3
min

Alp-parition

Image de Luc Moyères

Luc Moyères

88 lectures

60

Le brouillard, en montagne, est magique. Magique et vénéneux. Nous progressions sur le Glacier des Glaciers ce matin-là très tôt quand la brume nous prit. Elle n’était vraiment pas bienvenue, car en cette fin de printemps, l’enneigement encore important nous obligeait déjà à redoubler de précautions. Sur ce glacier bombé, crevassé comme un vieux caoutchouc que l’on aurait plié, une couverture de neige plus ou moins solide pouvait en effet à chaque pas dissimuler un piège mortel.
Nous progressions donc espacés de quinze mètres, à corde tenue, tous sens aux aguets, quand une bouffée de froid nous bouscula, des vapeurs filèrent dans le faisceau de nos frontales. Un frisson, et l’haleine glacée s’estompa aussitôt. Une minute plus tard, second frisson, second panache dans les cônes de nos lumières, trente secondes après, le troisième. La clarté du petit matin nous vint ce jour-là de partout. Seul mon guide restait visible, déjà estompé. Au-delà de ce si petit rayon, commençait le néant, un néant gris. Les crêtes, les pointes, le glacier, le monde, tout se dissolvait en ce néant. Nous progression en silence, dans le léger crissement rythmé des crampons mordant la neige durcie, l’ouïe aux aguets. Un vague bleu très pâle au-dessus de nous signalait toutefois une nappe de brume peu épaisse, qui se dissiperait dans la matinée. Pas de risque de se perdre non plus, car l’itinéraire général restait simple : monter. Le brouillard nous rendait un peu de nos sens primitifs, une conscience suraigüe de nos corps et de ce monde refusé à nos yeux Nous poursuivîmes donc la course, doublement attentifs.
Soudain, la nappe se déchira et un rai de lumière affouilla le glacier à ma droite. Toute la gamme des verts, des bleus apparut sur les ondes figées, non par reflet, mais comme émise par la profondeur de la glace même. Une image plus précise me sembla alors naître dans le flanc de la crevasse la plus proche, apparaissant de plus en plus distincte, comme un regret lâché par ses profondeurs. Je stoppai net : l’image d’un long visage viril au menton volontaire, aux sourcils noirs bien marqués abritant un regard sombre, un visage coiffé d’une casquette militaire, me considérait sans sourire de l’autre côté de la glace. La casquette sombre portait un vague insigne plus ou moins triangulaire, mais j’eus à peine quelques secondes pour l’examiner, car une secousse me rappela aussitôt brutalement aux réalités.
Mon premier de cordée, qui continuait d’avancer sans mollir, venait d’avaler le mou de la corde et m’arrachait à ma stupeur. Sa voix me parvint, étonnée de mon arrêt imprévisible : « tu dors ? » Je refis mordre mon crampon gauche pour repartir, car le brouillard était revenu tout aussi vite qu’il s’était entrouvert, et l’image s’était immédiatement éteinte comme un de ces premiers hologrammes que seul son laser d’origine pouvait révéler.
Le glacier lui aussi avait perdu sa flamme, ne subsistait à l’endroit de l’apparition qu’une tache oblongue, le contour exact du dessus de la casquette, aux rives d’une crevasse aux bords émoussés, un amas de résidus rocheux ou organiques colonisés par des micro-algues d’altitude, sombres pour capter l’énergie du soleil, comme on en trouve souvent dans ce milieu extrême. Quelques bulles plus obscures dans la glace grise et des cannelures d’érosion sur le flanc de l’abîme pouvaient, peut-être, expliquer un jeu déroutant de mon imagination, mais pas ce sombre regard pénétrant, quasi réprobateur pour le visiteur importun troublant par sa présence vivante la triste paix glacée de ces lieux hors du temps.
Arrivé au sommet du glacier, nous fîmes la pause dans le soleil enfin vainqueur. Je m’ouvris à mon guide de cette curieuse pariodélie, tandis que nous contemplions le bassin de Tré la Tête en dessous de nous. Sa réponse, après un temps de silence, me fit frissonner : « c’est effectivement curieux, car tu viens de me décrire quelque chose qui ressemble à un officier aviateur américain. Or, début novembre mil-neuf –cent-quarante-six, une forteresse volante de l’OTAN, un B17 Superfortress, s’est justement crashée sur l’aiguille des Glaciers. Pas de survivant, une hélice est longtemps restée fichée là-haut, dans la paroi juste au-dessus de nous. Un alpiniste a retrouvé plus récemment, en deux-mille huit ou neuf, le portefeuille d’un des pilotes pas trop loin de la voie que nous avons suivie ».
De retour au campement, aux Contamines, je me suis précipité à la maison de la presse. En fouinant un peu, j’ai trouvé quelques indications sur cet accident, et une photo. En effet, suite à la trouvaille du portefeuille, le fil de l’histoire avait été renoué avec la famille d’un des pilotes tués dans le crash, et sa photo en noir et blanc illustrait l’article. Je reconnus sans hésitation aucune le visage sérieux que le glacier m’avait révélé, sous sa casquette sombre de major américain. Je vous avoue ne pas en avoir été vraiment surpris, tant la rencontre m’avait sur le moment paru réelle.
Le brouillard, en montagne, est magique, car on ressent des présences, là, juste derrière le rideau où notre pauvre vue limitée porte, des présences diffuses qui nous suivent et qui bénissent ou compliquent notre passage en ces lieux. Il est ainsi magique et parfois vénéneux. Parfois, j’en suis maintenant convaincu, l’une d’elle consent à entrouvrir, un court instant, le voile sur son au-delà.

PRIX

Image de 2017

Thèmes

Image de Très Très Court
60

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Jean Jouteur
Jean Jouteur · il y a
Votre texte m'avait échappé, je le découvre. Et je regrette de ne pas l'avoir soutenu. La montagne, bien sûr, si bien décrite, mais surtout cette rencontre extra ordinaire, ce prodigieux bon dans le passé. La montagne tue, son froid préserve, son isolement éloigne... Vous êtes le porte parole de tout ça. Je le dis sincèrement, votre récit mériterait une plus grande audience.
·
Image de Luc Moyères
Luc Moyères · il y a
Je vous remercie. Comme j'écris avant tout par inspiration, je ne fais au final pas de networking puisqu' être bien placé au concours ou pas m'indiffère assez. Je n'en suis que plus sensible aux avis de ceux qui s'intéressent à mes textes. Je suis donc ravi qu'il vous ai bien reflété ce monde d'en-haut, si particulier. Peut-être connaissez-vous déjà Samivel, qui fut un maître sur ce type d'écrit, et gagnerait lui aussi à être mieux reconnu ?
·
Image de Richard Laurence
Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

·
Image de Richard Laurence
Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

·
Image de Yann Olivier
Yann Olivier · il y a
On y lit la passion pour la montagne.
J'aime. Je vote.
Je suis aussi en compétition :
http://www.jeuneafrique.com/mag/500820/economie/entreprises-pourquoi-les-groupes-internationaux-renoncent-a-lafrique/

·
Image de Didier Lemoine
Didier Lemoine · il y a
Mes voix pour votre texte. Si cela vous inspire, venez visiter "La princesse Alexandra" en route sur le prix IMAGINARIUS. Pour lire, et voter peut-être, c'est ici http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-princesse-alexandra
·
Image de Topscher Nelly
Topscher Nelly · il y a
L'univers de la montagne est très bien rendu.mes votes.
Mon.univers si vous souhaitez le decouvrir: http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/de-lautre-cote-31

·
Image de Coraline Parmentier
Coraline Parmentier · il y a
Joli écrit , vous avez mes voix !
Si mon royaume embrumé vous intéresse pour continuer votre voyage, c'est par ici...
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-royaume-dans-la-brume

·
Image de Paul Thery
Paul Thery · il y a
des mots recherchés au service d'une chute amenée avec art, je vote sans hésiter !
·
Image de Yasmina Sénane
Yasmina Sénane · il y a
Très beau récit dans la montagne toujours fascinante !
Apprécierez-vous "Un scoop" écrit pour ce prix ?

·
Image de Serge
Serge · il y a
Nous frôlons ici l'extra-ordinaire, j'aime l'idée d'un voile ouvert sur l'au delà...
·
Image de Luc Moyères
Luc Moyères · il y a
C'est aussi mon idée du fantastique. La vie est en soi un miracle et tout peut se révéler extraordinaire si on lui porte le regard qui convient. Pour être franc, amusé par le thème, j'avais tout d'abord écrit un texte sur l'extraordinaire dans le quotidien. Comme il s'est avéré trop long pour un TTC, je l'ai mis sans autre forme de procès sur mon compte auteur, où il figure toujours, comme nouvelle (très courte, du coup). L'idée d'un texte un peu plus fantastique, celui que vous avez lu, en lien avec une course en montagne que je connais, ne m'est venue qu' une petite journée après.
·
Image de Serge
Serge · il y a
Merci de votre retour Luc.
·