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Allons voir si la rose...

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Mary Benoist

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FINALISTE
Sélection Jury

— Avez-vous eu des nouvelles d'Alice ?

Je marquai un silence. Je n'avais pas envie de parler d'Alice. Nous roulions tranquillement sur une route de Bretagne, Pierre et moi, à la recherche d'un restaurant sympathique, tout en nous rappelant notre jeunesse, et il venait de faire ressurgir un souvenir douloureux.

Anciens camarades de faculté, tous deux retraités, nous nous étions retrouvés par hasard, au détour des allées d'un vide-grenier d'une station balnéaire bretonne où j'avais une résidence secondaire et où il passait l'été avec ses enfants. J'étais seul depuis mon divorce et lui, veuf. Je lui avais proposé de lui faire visiter la Bretagne et nous nous échappions de temps en temps, vers la forêt de Brocéliande ou les alignements de Carnac, promenades au cours desquelles nous évoquions nos souvenirs et nos anciens camarades... à l'exception d'Alice, en effet.
 
Nous l'avions courtisée tous les deux et je l'avais emporté. À vrai dire, ma victoire avait été de courte durée car la belle s'était évaporée du jour au lendemain. Mortifié, je m'étais efforcé de l'oublier. Pourquoi diable Pierre se croyait-il obligé d'évoquer son souvenir ? D'autant que cette rivalité avait provoqué une brouille entre nous qui laissa des traces à tel point que, malgré nos retrouvailles, nous n'avions pas repris notre tutoiement de jeunesse.
 
Un panneau publicitaire annonçait une auberge et je proposai à Pierre de nous y arrêter. Elle arrivait à point nommé pour mettre fin à une conversation gênante. Une fois installés, force nous fut de constater que l'endroit n'était pas aussi avenant qu'il le paraissait de l'extérieur. L'air sentait le graillon et le décor manquait de distinction mais, affamés, nous décidâmes d'un commun accord de nous en contenter.
 
Alors que nous entamions une discussion sur les qualités comparées des huîtres de Normandie et celles de Bretagne, et bien qu'il n'y ait pas d'huîtres au menu, mais seulement des œufs mayonnaise et des harengs pommes à l'huile, je vis Pierre blêmir.

— Ce n'est pas possible, dit-il, quand on parle du loup... on dirait... Mais oui, c'est elle !
— Qui ? lui demandai-je, un peu surpris.
— Alice. On dirait bien que la serveuse, c'est Alice.

Je jetai un coup d'œil dans la direction de son regard et je vis une grosse femme à la chevelure carotte qui me tournait le dos. Elle portait des oripeaux qui n'étaient pas sans rappeler la mode hippie, de couleurs criardes. Ce fut quand elle se rapprocha pour prendre la commande que j'eus un choc. En effet, sous le visage bouffi et couperosé, je reconnaissais les traits d'Alice, et en particulier le petit menton pointu qui me ravissait et qui existait maintenant en deux exemplaires. Pressée, elle nota les mets que nous avions choisis et s'en retourna vers la cuisine sans nous avoir vraiment regardés. Quant à nous, nous n'avions pas pipé mot.
 
Nous n'en dîmes pas davantage quand elle déposa sur la table, d'un air las, deux têtes de veau sorties tout exprès d'un sachet sous vide. Enfin, c'est ce que Pierre prétendit et je veux bien croire qu'il avait raison. Cette fois, elle nous regarda un peu plus longuement mais nos visages n'eurent pas l'air de lui rappeler le moindre souvenir, ni plus tard, quand elle nous présenta la note, laquelle, contrairement à la tête de veau, était copieuse.
C'est un peu bouleversés que nous quittâmes l'auberge et reprîmes la route .

Je demandai à Pierre pourquoi il ne s'était pas fait connaître.

— J'attendais que vous le fassiez, me dit-il d'un air pincé. Après tout, vous étiez son amant.

En effet, pourquoi ne l'avais-je pas fait moi-même ?
Eh bien, pour dire la vérité, pour la simple raison que je n'avais absolument pas envie de reprendre contact avec cette grosse bonne femme qui ressemblait plus à une virago qu'à ma ravissante Alice.


Nous devisâmes un moment sur les méfaits de l'âge. Cette rencontre nous rendait tristes et amers. Nous avions beau chercher du réconfort dans nos études de philosophie passées, nous n'en trouvions pas. Que la vie était donc cruelle ! Et comme Pierre en rajoutait sur la décadence physique de celle qui avait été ma tendre amie et qu'il commençait sérieusement à m'agacer, je lui fis remarquer que nous l'avions, au moins, reconnue, alors qu'elle n'avait absolument pas fait la relation entre les deux clients installés dans son restaurant et les deux fringants jeunes gens croisés dans sa jeunesse, ce qui laissait supposer que le temps ne nous avait pas épargnés non plus. 
Je songeai en moi-même que je m'en étais mieux tiré que Pierre qui présentait un sérieux embonpoint. À vrai dire, je me sentais nettement plus svelte... enfin... moins gros.
 
Mon ami semblait abattu. Je ne l'étais pas moins. Nous restâmes un moment silencieux, murés chacun dans notre nostalgie. Puis je tournai mon regard vers lui avec l'intention de lui dire une parole encourageante. Il était anéanti, à tel point que la situation m'apparut soudain comique et que je me mis à rire.

 — Qu'y a-t-il de si drôle ? me demanda-t-il.

Je n'osais pas lui avouer que c'était son air dépité qui me donnait le fou rire et, heureusement, une idée me traversa l'esprit.

— C'est que je viens de penser à quelque chose. Après tout, il y a peut-être une explication au fait qu'Alice ne nous ait pas reconnus.
— Et laquelle ?
— Eh bien, peut-être que, tout simplement, ce n'était pas elle !
 
Pierre me regarda, dubitatif, puis son visage s'éclaira :

— Mais bien sûr ! s'écria-t-il.
— Parce que, quand même , nous n'avons pas tellement changé, ajoutai-je. Je trouve même que nous sommes très bien conservés.
— Tu as cent fois raison, dit-il. 

D'un commun accord, nous décidâmes d'oublier définitivement Alice et de reprendre notre tutoiement.

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019
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Chateaubriante · il y a
nos souvenirs, plus ils s'éloignent, plus ils semblent jolis ; on en peaufine les contours, un peu plus chaque jour ; mais si d'aventure, on croise notre rêve idéalisé, grandeur nature, l'on se dit que le temps a été bien cruel envers elle et on regarde ailleurs et surtout pas dans les yeux de celle qui fut l'amour de leur jeunesse, là où on risquerait de voir ce que nous sommes devenus ; réconciliés, les deux compères peuvent se tutoyer, car ils n'ont plus raison de se chamailler à propos d'une rose bien fanée, comme eux
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Marie-Noelle Parade · il y a
Super texte. Merci de ce cynisme final. Personnellement, je ne trouve pas trop le problème de "grossophobie".. Je trouve que le poids des mots.. n'est pas exagéré, et on sait bien que le temps ajoute du poids ... sinon aux ventres et aussi et surtout à l'existence... bref. J'aime assez le cynisme de ces deux messieurs qui préfèrent ne pas reconnaître leur vieillissement en prétendant que ce n'est pas celle qui fut l'élue de leurs coeurs fringants de jeunes mâles sans doute plus minces. La vieillesse ou parlons avec davantage de légèreté "d'expérience, de maturité", c'est juste une autre époque, c'est tout. Et ainsi va la vie... moi-même, j'ai du mal à l'accepter, mais j'y travaille.. Je m'abonne. Puis-je vous demander de venir me lire et me soutenir en lisant ma nouvelle "Photomaton" qui est en compétition pour le grand prix Hiver 2019. c'est ici, en vous remerciant d'avance.. https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/photomaton-3
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Véro Des Cairns · il y a
Texte bien écrit certes, mais j'y note une pointe de grossophobie qui me dérange assez.
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Qualsevol Nit · il y a
La curiosité de savoir qui a voté pour moi m'amène sous ce texte délicieux. C'est un style que j'aime beaucoup. Et je me souviens à présent du fameux Cadeau de cent mille euros pour lequel j'ai voté naguère avec le même plaisir!
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Lolanou · il y a
Soyons optimistes et regardons le verre " à moitié plein "...
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Chorouk Naim · il y a
C'est joli
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Dimaria Gbénou · il y a
Bien beau ce texte bien adulé. Je m'abonne à votre page. Je vous invite à lire et à soutenir si cela vous plaît, mes deux oeuvres en compétition que sont " Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable
Et
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

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Aristide · il y a
D'un argument banal... vous avez tiré un texte admirable... mes voix !
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Fred Panassac · il y a
Les mystérieux détours de l’ego ! On ne se voit pas changer, mais les autres ...
Je te soutiens à nouveau en finale. Le tableau est capricieux, il me semblait être déjà passée par là. Mes voix !

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Dranem · il y a
Je redécouvre ce texte que j'avais soutenu avant la finale ; mes voix pour cette histoire d'amour et d'amitié ! sans obligation peut-être irez- vous lire cet Ogre, une nouvelle en finale ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/logre-1
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