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Allons enfants

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Symphonie

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72

FINALISTE
Sélection Jury

Le moment fatidique était enfin arrivé ! Le clou du spectacle, l'heure de vérité, celle que j'attendais depuis le matin... Pourtant, au cours de cette belle journée ensoleillée de début août, je n'avais guère eu l'occasion de m'ennuyer ! C'était le jour du battage du blé, qu'on appelait plutôt chez nous la « batterie ». Dès mon réveil, du haut de mes huit ans, j'avais entonné très sérieusement l'hymne que je croyais authentique et de circonstance :
« Allons enfants de la batt'ri-i-e
Le jour de gloire est arrivé... »
Au cours des jours précédents, après la moisson proprement dite, nous avions convoyé vers la ferme les gerbes de blé savamment liées au champ et entreposées en « demoiselles » pour éviter qu'elles ne mouillent. Les épis, lourds et bien nourris, laissaient échapper, quand on les frottait, des grains fermes, très arrondis, prometteurs d'une excellente récolte. La nouvelle variété « capelle » semblait déjà confirmer sa réputation !
Tôt le matin, les voisins étaient arrivés en nombre. Plusieurs femmes s'affairaient déjà dans la cuisine pour préparer un copieux repas aux travailleurs dont la journée serait longue et éprouvante. Ma mère et deux autres femmes étaient en train de plumer deux oies qui serviraient de plat de résistance ; d'autres épluchaient les légumes ou préparaient la salade...
Dans la cour de ferme, la batterie avait démarré. Les gerbes voltigeaient de mains en mains et arrivaient à la batteuse qui les happait méthodiquement dans un concert ronronnant de courroies et de poulies. Les gerbes, c'était le travail des jeunes ou des quelques femmes qui restaient disponibles, n'étant pas retenues par la préparation du repas ou d'obscures tâches ménagères. Certaines n'étaient pas fâchées de l'aubaine, soucieuses de montrer aux hommes, un tantinet goguenards, qu'elles avaient de l'énergie à revendre et qu'elles ne craignaient personne quand il s'agissait d'alimenter, d'une main ferme et preste, la batteuse « à plein la gueule » !
Sur le flanc de la batteuse, dans un espace surélevé, les hommes disposaient à tour de rôle des sacs en toile de jute et recueillaient le blé qui s'écoulait de trappes judicieusement disposées. Il fallait avoir l'œil pour travailler vite et fermer la trappe au bon moment de manière à ce que le sac soit bien plein mais en gardant un espace suffisant pour faire un nœud au sac, indispensable pour pouvoir le manier. Les sacs pleins étaient alors stockés sur un plateau en attendant leur reprise finale.
J'avais reçu la mission de donner à boire aux uns et aux autres et je me baladais fièrement avec ma carafe de cidre, goûtant cet instant magique où chacun s'abreuvait goulûment en m'adressant un sourire de connivence. Chacun travaillait avec méthode et application au sein d'une organisation bien huilée ; la bonne humeur était de mise, les sourires s'affichaient sur les visages et les rires fusaient çà et là, alimentés par des plaisanteries un peu grivoises.

Dix-sept heures : nous y sommes enfin ! La batteuse s'est arrêtée !... Les « gros bras » se sont disposés le long des deux plateaux chargés de sacs de quatre-vingt-dix à cent kilos. Objectif : monter les sacs au grenier en empruntant une échelle comprenant une dizaine de marches. Dehors les poules ont pris possession du terrain et s'occupent fiévreusement des grains de blé restés par terre.
Je me suis installé aux premières loges, dans un espace qui me permet d'observer à la fois la prise de sac et la montée au grenier. Mon père, l'œil vif et malicieux, les manches retroussées, a déjà empoigné le premier sac et monte énergiquement au grenier. Au passage, je jauge l'importance de ses biceps et je suis rassuré. Quelle force mes aïeux !... Les autres ne s'en laissent pas conter et répondent du tac au tac dans un défilé incessant à la gloire de la force et du muscle. Au bout de cinq ou six montées, certains visages semblent déjà éprouvés. La sueur perle sur les fronts mais personne ne bronche : ce n'est pas le moment de caler. Mon père accélère encore le rythme, c'est de la folie ! Soudain, arrivé à mi-échelle, un des voisins part brutalement à la renverse et par chance s'écroule sur le sac qui amortit ainsi sa chute ; tout le monde accourt... Ouf, rien de cassé ! Le sac, éventré, gît au pied de l'échelle mais c'est un moindre mal.
— Déjà envie de dormir ? plaisante mon père, rassuré.
— Tu en as de bonnes, toi, réplique ma mère. Avec votre manie de faire la course, ça devait arriver !
— Nous ? Faire la course ? Jamais de la vie, hein les gars ! susurre mon père d'une œillade malicieuse.
— Ah ça non ! répondent-ils en chœur. L'épisode se conclut dans un grand éclat de rire. Les derniers sacs sont montés sans encombres et la journée se termine par une collation arrosée de cidre.

Après le repas du soir, je m'évade soudain. Mes pas me conduisent vers le pré du bas. J'enjambe le ruisseau, je m'infiltre dans le taillis... Après cette journée chaude, gorgée de soleil, rythmée par l'activité fébrile de la batterie, j'aspire à un peu de calme. Le crépuscule baigne déjà la campagne, une douce pénombre a envahi mon petit bois. Des entrailles de la terre monte l'odeur apaisante de l'humus.
Je reviens à l'orée du bois. Dans la mare voisine, à une centaine de mètres, le concert des grenouilles a commencé et leurs coassements tapageurs se mêlent au chuchotement du ruisselet tout proche. Se détachant de l'ombre massive des bois, la lune, fière et majestueuse, apparaît dans toute sa plénitude.

PRIX

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SakimaRomane · il y a
Une belle écriture qui sent bon la campagne ...bravo ! :)
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Symphonie · il y a
Merci SakiraRomane.
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Yann Jean Eon · il y a
C’est sympa d’écrire, mais encore mieux d’être lu ! J’aime ton texte et je vote. Si tu en as le courage va voir mon Le magot de Joe Pépin-de-pomme en lice pour le Prix Lucky Luke !
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/le-magot-de-joe-pepin-de-pomme
Merci et bonne route Yann Éon

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Symphonie · il y a
Merci Yannick Eon
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Yves Le Gouelan · il y a
Ce travail à la ferme est bien traduit, c'est un avis de citadin.
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Symphonie · il y a
Merci Ancre.
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Dolotarasse · il y a
Relu avec plaisir cette histoire. A nouveau mon vote.
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Symphonie · il y a
Merci Dolotorasse.
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Christian Pluche · il y a
Une jolie histoire qui sent bon les foins, couleur sépia.
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Symphonie · il y a
Merci Christian.
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Pierre de silence · il y a
Merci pour cette page ethnologique.
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Symphonie · il y a
Merci Pierre de silence.
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Philshycat · il y a
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Symphonie · il y a
Merci Philshycat.
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Patrick Peronne · il y a
Un texte et une écriture comme je les aime ! Mon soutien
En finale http://short-edition.com/oeuvre/poetik/souvenir-d-enfance-11

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Symphonie · il y a
Merci Patrick. Vous me comblez.
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Thara · il y a
Un beau récit qui ne laisse pas indifférent !
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Symphonie · il y a
Merci Thara pour ce commentaire qui ne me laisse pas indifférent.
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Thara · il y a
"Oeil pour oeil, dent pour dent"...Excellent !
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Utilisateur désactivé · il y a
Une bien belle ballade, revigorante !
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Symphonie · il y a
Merci Malau.j
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