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Être quelque part et pourtant, être ailleurs. Être dans sa tête. Me voilà qui recommence. Cette route, elle est immense. Elle est intimidante et serpente infiniment devant moi ; m'appelle, me repousse, me hante. Le sang bat dans mes veines, mon cœur bat dans ma poitrine. L'odeur des sièges de cuir et de la fumée du pot d'échappement m'imprègnent. Les couleurs écaillées de la carrosserie dansent devant mes yeux. Quelles couleurs, déjà ? Je ne sais plus. Je sais seulement qu'elles sont là. Elles aussi, elles me hantent. Les sensations sont duelles : je suis heureux et j'ai mal. Je le vois, au loin, le soleil qui se couche. Cet astre imbécile, trop grand, trop rouge, me regarde de son bel œil unique et scintillant. Il ne se couchera pas, le soleil ; parce que ce jour-là, il n'a pas eu le temps de se coucher. Ses rayons illuminent le volant, illuminent mes yeux ; la cécité ne me dérange pas, je sais de toute façon où je vais : nulle part. La route est immense, toujours. Elle ne se termine pas et quand bien même elle se terminerait, je sais que je recommencerais. Je commence à avoir froid – ou du moins, je le pense – : ce sont les mêmes sensations que ce jour-là, le vent frais sur mon visage, une petite démangeaison dans ma cuisse droite... C'est exactement la même chose. Sauf que cette fois-ci, j'ai peur. Aujourd'hui, il y a deux « Moi ». Il y a l'autre, l'ancien, l'insouciant, celui qui chante et qui rêvasse... et puis il y a le nouveau. Celui qui sait. Le traumatisé. Celui qui, depuis plus de deux ans, se remémore ce jour-là. Ce jour-là, c'est celui où elle est morte ; celui où je l'ai tuée. Je l'entends encore rire à côté de moi, sa voix est plus nette que le cristal. Je sens encore sa main taquine sur mon épaule et surtout, son odeur qui embaume l'espace. Elle passe par dessus celle des pneus qui crissent, celle des feuilles mortes que l'on agite sur le sol. C'est une fragrance de... que dis-je, il n'y a pas de mots pour ça ! C'est la sienne, tout simplement, celle qui me manque le plus. On est jeune. On est fou, on aime, et puis on perd. Et là, une moitié de nous disparaît, emportant la seconde dans les abîmes de l'Enfer. Emportant notre âme sur cette route éternelle... Je la revois, encore et encore. Parce que, par le souvenir, peut-être cherché-je à arrêter le temps ? Elle ne reviendra pas. Elle reviendra. Je ne sais plus... Le temps est comme cette route. Linéaire, infini, inarrêtable : seul notre cœur retourne en arrière. Vivre dans le passé, ce n'est pas vivre. Passer son temps avachi dans son lit, le visage humide et les yeux secs de larmes, à ressasser les souvenirs de cette route infernale, ce n'est pas vivre. C'est mourir. Et pourtant, quelque chose me rassure. Lorsque je retrouve ces sensations perdues, je la retrouve Elle. Je retrouve nos rires passés, nos enlacements, nos baisers, notre chaleur. Nos disputes, nos retrouvailles... Nos regrets. Tout n'est plus que regret. J'aurais voulu que ça se passe différemment. Le nouveau Moi veut crier à l'ancien de s'arrêter, lui crier le danger et lui crier son inconscience ; mais le nouveau Moi est muet. Il vit dans l'esprit, il est spectateur, le spectateur horrifié et impuissant.

Alors, tout recommence. Je sens toutes les pulsations de sa main délicate qui frappe sur le tableau de bord, au rythme de l'autoradio. Tous les vrombissements de la voiture en marche, toutes ces vibrations. Cet instant, je le vis pleinement : je sais, hélas, pourquoi. La chanson, à l'antenne, change soudainement.

— J'ai horreur de cette chanson, se récrie-t-elle, et ses mots résonnent dans ma tête comme je les connais déjà trop bien.

L'ancien et le nouveau Moi se séparent brutalement. Tout ce que je veux, c'est arrêter l'autre, l'empêcher de sourire avec malice et de monter le son à fond. Mais comment le pourrais-je ? Je ne peux l'empêcher car au fond, c'est bien moi qui le fais. Être deux, c'est compliqué : mieux vaut n'être rien du tout. Et cet instant taquin, où je ne fais que la provoquer pour m'amuser un peu, sera bientôt le pire souvenir de toute mon existence.

— Baisse le son ! ordonne-t-elle non sans sourire.
— Qu'est-ce que tu dis ? hurlé-je. J'entends pas !

Elle me frappe, doucement. Une petite tape sur l'épaule, une petite tape de rien du tout qui électrifie tout mon nouveau corps. Car le jeu est engagé, les engrenages sont activés, et le retour en arrière n'est plus possible. Un souffle glacial m'envahit et pourtant, je continue. Le stupide gamin que j'étais ne réfléchit pas et se tourne vers elle, lui ébouriffant les cheveux avec un air boudeur. J'ai lâché le volant. Non, non, non ! Cette scène, je la revois encore et encore. À quoi est-ce que ça sert d'en être une fois de plus le témoin, si je ne peux rien faire pour changer les choses ? Je perds le contrôle de la voiture. Une embardée sur la droite. Un hurlement, son hurlement, qui me traverse les tympans et vient se planter dans mon esprit. Indéfiniment. Je l'entends en boucle, son cri. Puis tout se brouille. Je la vois, une fois de plus, qui s'envole et qui roule sur le côté, s'écrasant lamentablement dans un fossé. J'aurais dû la forcer à mettre une ceinture... La mienne vient tout juste de me retenir et de me provoquer, dans l'impact, une atroce douleur à la poitrine. À moins que ce ne soit le choc, je ne sais pas. Tout est noir, tout est blanc, tout est soudainement flou. J'ai peur, je tremble de tout mon être. À quelques mètres de moi, il y a son corps. Son corps mort. Elle gît là, dans son trou, immobile et ensanglantée, le crâne fracassé et les membres déchirés. Pourquoi l'immuable temps décide-t-il de s'arrêter seulement pour nous faire souffrir ? Cette seconde où je la considère avec effroi, j'ai l'impression qu'elle dure des siècles entiers. Tout est figé à l'exception de mon regard dans le sien, vide, vitreux, mort. Je sens, au ralenti, les larmes couler sur mes joues.
« Bien fait, Chris. Bien fait, c'est ta faute. »

Et comme je fais le vide complet dans mon esprit, le souvenir recommence.

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Arlo G · il y a
A L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne soirée. Cordialement, Arlo
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Ikis Chan · il y a
Chers lecteurs, commentateurs et éventuels votants,
Je ne sais pas comment vous remercier de m'avoir accompagnée tout au long de mon parcours. C'est grâce à vous que je me retrouve aujourd'hui lauréate et je ne peux qu'en être ravie.
Vos petits mots encourageants m'ont fait beaucoup de bien et je n'oublierai jamais votre chaleureux soutien, qui m'a permis d'être en tête, à la fois des vues, et des votes de la Matinale des Lycéens.
Cela m'a touchée et je vous remercie, vraiment.
Si vous voulez continuer à suivre mes oeuvres, ce qui me fera énormément plaisir, vous pouvez toujours lire les textes que je poste sur Wattpad. Je travaille actuellement sur un roman que vous pouvez lire à cette adresse :
https://www.wattpad.com/story/65990537-42

Avec amour et beaucoup de reconnaissance, Ikis.

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Marie-Cécile MYARD · il y a
C'est effroyable et magnifique. Bravo pour ce prix mérité.
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Déborah Locatelli · il y a
Un texte poignant et très impressionnant. Vous avez du talent, vos mots sont forts et sonnent juste. Continuez....
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Brigitte Prados · il y a
Félicitations, Ikis, poursuivez !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Félicitations ! Il faut continuer !
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Fred Panassac · il y a
Félicitations Ikis Chan pour votre prix avec ce texte poignant (toujours aussi impressionnant à la relecture, je dois dire !)
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Marie · il y a
Un texte fort remarquablement écrit. Bravo pour le Prix !

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