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Alice et la grotte d'Akelarre

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Marie

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Temps gris sur la Côte basque, brume de mer sur Biarritz. C’est bientôt la Toussaint. Et si nous filions vers la frontière, déjeuner à Ainhoa qui est si joli ou bien en Espagne ? Pierre, mon mari, et moi optons pour Zugarramurdi, ce très ancien village basque espagnol. Nous visiterons la fameuse Grotte des Sorcières, évoquée plus que racontée dans notre guide. Et puis, raison supplémentaire, j’ai découvert dans ma généalogie que mes ancêtres de Bidart étaient originaires de Zugarramurdi, dont une certaine Cathalina de Sancena. Joli prénom. Pas de noblesse, ce sont des humbles et Sancena doit désigner son lopin de terre ou la maison de ses maîtres.

Une fois sur place, nous retenons pour déjeuner, tard, à l’espagnole, et découvrons qu’il existe un Musée des Sorcières. A vrai dire cela ne nous tente pas mais nous y posons un pied, consciencieusement. Une heure plus tard, nous y sommes toujours, absorbés par les documents et abasourdis par ces histoires d’Inquisition et de sorcières, sorginak en basque, brujas en castillan. En fait des femmes simples de la campagne qui soignaient les maux de leurs contemporains avec des plantes ; plusieurs de ces « enherbeuses » ou empoisonneuses prétendues ont péri en 1610, sous les tortures et sur les bûchers des inquisiteurs de Logroño.

Repas, agréable, puis retour devant le musée d’où nous prenons la direction de la grotte d’Akelarre, toute proche. Chance : elle ne ferme que dans trois jours. Le temps ne s’arrange pas et je pense que ça va être étroit, froid et noir là-dessous.
Mais pas du tout. Des enfants courent sur le chemin du bois là-haut et la grotte est très large, haute et éclairée des deux côtés, par la grande entrée et une lumière naturelle tout au fond. Des lumignons habilement placés dessinent les contours de cheminées de pierre en hauteur, sorte d’étage où l’on peut circuler sur un chemin en balcon. L’effet est saisissant surtout quand on surplombe l’énorme, colossale pierre ronde et surélevée où se déroulaient les scènes de sabbat, akelarre en basque, devant des foules de spectateurs. Nous sommes très surpris, c’est si près de chez nous et nous n’avions jamais vu le lieu ni même entendu parler de sorcellerie.

Il faut rentrer, la brume s’est levée et nous aimerions bien être sur la voie rapide avant la nuit.

A la porte, je pense avoir oublié mon écharpe, la rose fuchsia, celle que je préfère. Pierre propose d’y aller mais il ne va pas la trouver, je crois savoir où je l’ai posée et j’ai encore une photo à prendre. Il soupire qu’il m’attendra au café. Tu fais vite, Alice !
Il me surnomme « Alice détective » quand je me plonge dans mes recherches diverses.

J’ai en tête l’aspect général de la grotte, sorte de cathédrale souterraine composée d’une nef principale et de deux latérales, plus étroites, derrière des piliers. Mais le décor a changé. La brume est entrée dans la grotte où elle se répand peu à peu, dessinant d’étonnants motifs, des formes fantastiques, habillant de gaze le cou des pierres dressées dont certains lumignons se sont éteints. Bien qu’inégal, le pavement grossier permet d’avancer ; je ne monterai pas, on n’y voit plus assez mais je prends quelques photos de l’énorme estrade où le brouillard esquisse d’étranges silhouettes. Je revois les tableaux du musée sur le sabbat et ces femmes demi-nues aux yeux exorbités. Quelqu’un chuchote, je pense. On me parle ? J’ai soudain très chaud et le trouble m’envahit ; je crois entendre les bruits et chants d’une foule déchaînée et je transpire en même temps que je frissonne. Je m’essuie le front avec ma manche puis je crois que je reprends conscience. Que m’arrive-t-il ? J’ai plutôt un esprit rationnel. Un malaise ?
Le soir tombe sans prévenir et, me retournant, je ne vois plus l’entrée qui me paraît loin maintenant. Il vaut mieux aller vers la lueur du fond, il y avait un petit ruisseau là-bas... Je manque lâcher mon sac en me cognant violemment le genou sur une roche saillante. Je voudrais sortir maintenant, l’atmosphère me paraît pesante et mon imagination semble me jouer des tours.
Un vent léger s’est levé et dans les interstices des pierres siffle une plainte lancinante. Je pense aux pauvres femmes torturées et parfois brûlées, c’est leur plainte, ce sont leurs pleurs que j’entends, leurs gémissements... J’aurais ouvert une porte du Temps ? Et si le temps qu’il fait avait donné la main au temps qui passe et que je me sois retrouvée dans cet entre-deux ?
Je sens des fils, des filaments, qui me frôlent. Pourvu qu’il n’y ait pas de chauves-souris ! Ce sont des branches sans doute... Il n’y a plus personne, les familles rieuses de tout à l’heure sont parties. Je tente de me rassurer en me disant que Pierre au moins sait que je suis là ; mais il ne peut pas savoir où exactement et je doute qu’il y ait un préposé aux secours. J’approche de la lueur, il y a bien un ruisseau, le ruisseau dit de l’Enfer, en contrebas de mon chemin mais les pentes des talus seront trop escarpées pour monter vers le village. Et des barbelés, heureusement encore visibles, bloquent la sortie. Je me retourne vers l’entrée indiscernable. Je reste immobile, figée : je sens une présence, je perçois un souffle. Je suis certaine qu’il y a quelqu’un qui s’approche et mon cœur cogne dans ma gorge. Soudain, c’est l’horreur : on touche mon épaule, des cheveux étrangers glissent sur ma joue ; un cri étranglé m’échappe...

Là ! Il y en a « Une » tout près de moi, un être femelle à sa voix, qui éclaire faiblement son visage avec une lampe. Elle porte de misérables cheveux orange vif, des hardes violettes à son cou décharné. Je deviens folle dans ce brouillard épais où je ne vois plus rien sinon que tout est de travers dans ce visage. Je me sens très mal et me mets à hurler quand sa main, étroite et glacée, me touche et que ses ongles démesurément longs glissent tout près des veines de mon poignet.
Je voudrais courir mais comme dans les cauchemars je ne peux pas, mes jambes sont de plomb. Et si c’était une sorcière ? Une folle, tout simplement ? Elle peut très bien enfoncer ses ongles dans mon cou et me saigner à mort, là, dans un recoin. J’ai la gorge sèche et le cœur battant...

Je vais m’évanouir lorsque : « Tranquilla, tranquilla » me dit la créature en espagnol. Je reviens dans le monde que je connais juste avec ce mot très prisé en Espagne et qui m’a toujours paru véritablement apaisant... C’est qui « celle-là » ? Elle m’explique que je ne peux pas passer par là, que mon mari me cherche ; elle va me guider, hay que salir por la entrada, señora, il faut sortir par l’entrée, madame. J’ai froid, mon genou me fait mal, je n’y vois toujours rien et cette torche est trop faible. Heureusement qu’elle ne parle pas que le basque, cette femme ! La remontée est pénible, il faut tout tâter et quand elle me prend la main pour m’aider, je ne peux m’empêcher de frémir encore.
L’entrée ! C’est la large entrée que je reconnais mal puis, en quelques pas, le portillon d’accès. La brume ici se fait plus légère et flotte en lambeaux épars au-dessus de la ruelle. Il fait encore jour.
Pierre est là, visiblement soulagé. Je dois être un peu défaite : il pose son bras sur mes épaules en me demandant, taquin, ce que je pense de mes copines de sabbat.

Je remercie avec force compliments ma sorcière, qui n’est pas plus rassurante à l’air libre mais que je reconnais comme l’extravagante fille du bar que nous avions aperçue dans le restaurant. Elle me décoche un sourire édenté et s’en va, claudiquant.

Je sens que nous allons en reparler bien des fois de mon ancêtre Cathalina ! Je suis un peu dans le brouillard, moi aussi fondue dans le paysage. Douce chaleur de la voiture, je m’endors au moment où mon mari me signale que mon écharpe était restée sur mon siège.

PRIX

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Guy Bellinger · il y a
Alice au pays des sorcières. C'est vivant, légèrement inquiétant et non sans humour.
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Marie · il y a
Merci beaucoup, Guy !
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Maryse · il y a
Alors .... déjà Alice c'est le prénom de ma filleule... et le reste ce n'est que du bonheur ...
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Marie · il y a
Trop mignonne, Maryse ! Un grand merci.
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Maud · il y a
Bravoooo ! ♡
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Marie · il y a
Un grand merci, Maud ! (Sais pas comment tu as fait le coeur ! ). Passe un bon dimanche !
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Maud · il y a
Avec le téléphone ♡♡♡
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Untrucbadour · il y a
Bonjour, c'est la première fois que je lis votre texte, un peu tard pour le concours mais bon, il y en aura d'autre et je vous suivrais car j'aime votre 'déroulé' dans les faits et gestes de vos personnages. Un agréable moment de lecture. Bon, voyez-vous, j'ai mon rocher de Bellevarde qui tente de résister. Si vous voulez le défier ;)
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Marie · il y a
Vous êtes très bien classé et vous devriez vaincre mais il est vrai qu’il reste pas mal de temps avant la fin de cette finale... J’y ai participé avec un haïku qui traduit un véritable moment de bonheur. Mais je préfère écrire des nouvelles et j’estime ne pas connaître suffisamment l’Isère pour l’évoquer dans un TTC. Cela m’aurait amusée malgré tout d’ être dans les 15 premiers retenus d’office.
Je m’en vais revoir votre texte. Bonne chance !

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Jose · il y a
Je suis très touchée par vos textes, d'une part parce que je suis espeletar d'adoption depuis 17 ans et que la grotte de Zugarramurdi m'a fait un tel effet la première fois que je j'y suis allée ! Mais plus comme si j'y sentais ce qu'avait dû y être la vie des hommes préhistoriques, que le côté "sorcières". Merci
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Marie · il y a
Oh, ravie de savoir que ce lieu magique vous a impressionnée ! Merci, José !
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Jose · il y a
Je m'aperçois que j'ai écrit "d'une part"et que j'ai oublié l'autre part qui concerne votre texte. Vous avez su rendre cet étonnement ravi qui nous prend dans ce lieu vraiment magique comme vous dites, devant cette grotte à ciel ouvert. Ce que je voulais dire c'est que je m'attendais davantage à y rencontrer un de nos très lointains ancêtres que des sorcières plus récentes. Mais je les aime beaucoup elles aussi. Je suis d'accord avec vous. Le musée est très interessant.
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Adonis · il y a
J'aime beaucoup Marie !
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Marie · il y a
Vous connaissez peut-être le coin. Merci d’être passé en tout cas parmi ces étranges créatures !
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Miraje · il y a
Une découverte bien tardive ..., mais un vote solidaire et enthousiaste.
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Marie · il y a
Merci beaucoup, Miraje !
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Loodmer · il y a
Un texte dont on ne décolle pas. Pas de suspense, mais une atmosphère bien rendue
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Marie · il y a
Merci, Loodmer !
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