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Alice au jardin

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Cyanlune Thianve

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Tu étais assise, comme chaque jour pour ta pause déjeuner. Comme à chaque fois, tu glissa une énorme boîte plein d'une bouillie innommable et supposément nutritive dans le micro-ondes; et même s'il y en avait un tout neuf avec une minuterie automatique, tu préférais le côté rétro de son voisin, que tu utilisais systématiquement car tu avais presque l'impression de remonter une vieille pendule en tournant le gros bouton cranté sur 2 minutes. Comme à chaque fois, à la sonnerie de l'engin, ta nourriture était froide au milieu et chaude sur les côtés. Encore 1 minute supplémentaire. Bip, Bip... Trop chaud, maintenant. Et voilà que tu souffles sur ton repas, et que tu te colles de la buée plein tes lunettes avant de pouvoir enfin avaler tes haricots.

Mais ce jour là n'était pas comme chaque jour. Tu entendit la porte dans ton dos et tu entendis l’ assistante murmurer derrière ton patron, de son perpétuel soupirement agacé: "elle est là...". tu avais pris de manière assez inhabituelle ta pause une heure trop tôt, à cause du mauvais alignement des étoiles, ou plutôt de ton portable qui suite à un glitch improvisé, s'était déprogrammé sur le fuseau horaire de Londres.

Quelle honte.

Le temps de t’excuser péniblement, de courir à ton poste, ce temps qui s’est retourné contre toi, et tes entrailles avec. Mais ce qui est le plus étrange avec la honte, c’est qu’elle suspend toute chose en son sein: c’est comme avoir la tête coincée entre deux énormes édredons dont on essaie d’extraire sa face rougeaude et luisante sans y parvenir. Pendant environ 5 minutes, tu te répétera inlassablement “mais quel conne mais quel conne mais quelle conne” avant que la petite voix mielleuse de la bienveillance te rassure “y'a pas mort d’homme quand même...” Non, mais ton honneur est bien mort, il gît quelque part là bas. Après t’être péniblement extirpée des édredons géants, tu as glissé sous le bureau pour le récupérer. Tu as fermé les yeux et tu es descendue au jardin.

Et là c’est la fin: tu y as retrouvé cet affreux lapsus lâché à l’occasion d’un discours, ton ex acnéique et édenté du lycée que tu t'appliquais à embrasser langoureusement, cette soirée où personne ne t’avait adressé la parole, cette fois où tu t’es enfermée dehors, une boîte de pizza dans la main et ton pyjama sur les fesses, cette fois où ivre, tu as frappé quelqu’un sans aucune raison avant de te faire sortir du bar, cette fois ou tu as sangloté, pendue au combiné poisseux d’une cabine, en suppliant qu’il revienne.

Tu as planté ce jardin plein d’épines. Tous ces reproches que tu te fais à toi même sont autant de ronces désordonnées que tu n’as jamais pu, su ou voulu brûler. Et à chaque fois que la vie te présente une nouvelle raison de te détester tu retrouves la grille du jardin. Tu pousse la porte et constate le désordre de mille mauvaises herbes qui y germent malgré toi.

Et pourtant, sous les ronces, il y a des fleurs sauvages. Froissées dans le brouillard, tapissant l'épaisseur de cette cuirrasse tissée d'irritations, de désaccords avec toi-même. Tu entrevois parfois leur délicatesse pourpre sous la melée d'écorces rèches.

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