Albert s'en va-t-en guerre

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Albert n'en avait rien à faire de la guerre. Rien à faire du vieux Maréchal, du moustachu de Berlin, du fanfaron de Rome.
Trop jeune pour y aller en 40, il espérait bien que la guerre passerait à côté de lui sans le voir.
Ce n'était pas sa faute à lui si les soldats emplumés de Mussolini défilaient dans les rues de Grenoble et de Villard de Lans.
Albert était valet. Content de ne pas devoir courir les routes pour louer ses bras. Une paillasse dans la remise, à l'abri du froid, deux repas par jour qu'il pleuve ou qu'il vente.Tout ce qu'il voulait, c'était rester à la ferme : les champs, les bêtes, le braconnage qui améliorait l'ordinaire... Et un maître pas trop brutal.
Là, sur les pentes iséroises du massif du Vercors, imposante forteresse de roche, il se sentait protégé, à l'écart de la fureur absurde qui enflammait le monde.

En cette année 1943, l’Allemagne, fourbue, réclamait toujours plus d’esclaves à dévorer. Une fois les rares volontaires partis, les bureaucrates de Vichy avaient appliqué la manière forte : le terrible STO. Service du Travail Obligatoire.
Déjà, des copains étaient partis. Pas chez les boches. Non. Tout près, à quelques heures de marche, dans ce massif qu'Albert et ses ancêtres arpentaient depuis des lustres : « au Maquis ».
Le maître, à la ferme, se méfiait des maquisards :
« Des traîneurs de fusils qui viennent quémander à manger, un ramassis de gaullistes, de communistes, que sais-je ? »

Pour Albert, tout était préférable à la servitude dans cette lointaine et obscure Allemagne.
Ce jeune paysan inculte, replié sur lui même venait de s'éveiller aux réalités du monde : il avait rejoint le Maquis du Vercors.
Rude vie !
La faim, la fatigue, la peur, de rares escarmouches, un camarade qui tombe...
Pour Albert, ces conditions étaient juste un peu plus dures que sa vie quotidienne à la ferme.
Infatigable, rusé, sobre, obéissant, il avait vite montré ses qualités. Des générations de paysans, de contrebandiers, de chasseurs de loup animaient ses muscles. Ses sens affûtés en faisaient le meilleur guetteur. On disait qu'il voyait la nuit... on le surnommait « le chat ».

À l'automne, les italiens rentrèrent chez eux où la guerre était finie, remplacés par la Wermarcht. Les allemands connaissaient leur affaire. Leur mission : éliminer le Maquis du Vercors.
Les escarmouches devinrent de vraies batailles. Les pertes étaient effroyables. Pas de quartier, peu de prisonniers. Le Maquis perdait son sang.

On était à la fin novembre. Les premières neiges tombaient.

Albert avait le nez enfoui dans les feuilles mortes. Il gelait vivant. Régulièrement, une balle venait frapper le tronc qui lui faisait un piètre abri. Bien planqué, en hauteur, le sniper allemand éliminaient méthodiquement ses adversaires.
Albert était le dernier. Déjà, trois corps sans vie gisaient à ses côtés. Il était seul. Sa section s'était repliée sans l'attendre.
Au loin, des ordres hurlés en allemand, des bruits de moteur : pas la peine de s'attarder pour quelques français. Le froid terminerait le travail.
La nuit tombait. Mourir gelé ou d'une balle, quelle différence ? Albert se mit à ramper, puis, se levant, il courut sur la pente. Une balle siffla, écorchant son oreille. Le sniper avait trop tardé à rallier son unité ; il était toujours là !
Le hasard pervers de la guerre avait voulu que les deux adversaires se trouvent seuls dans cette forêt, bien décidés à s’entre-tuer.

Peu à peu, les rapports de force changeaient. Le sniper manquait de lumière et ne pouvait plus tirer. Son fusil devenu inutile, il dévalait la pente sans précautions, tentait de rejoindre sa compagnie.
Albert, lui, se trouvait dans son élément. La forêt, la nuit, un animal à traquer.
Son ouïe exceptionnelle entendait le moindre froissement de feuilles.
Là. Sur la gauche. Pas loin. Pas le bruit d'une bête, ça. Ça, c'est le bruit d'un homme. Un homme qui court dans l'obscurité, qui s’empêtre dans les ronces.
Plus silencieux qu'un fauve, Albert descendait en biais le coteau.
Son instinct le guidait. Il ne se pressait pas. Lui savait où il était. Pas l'autre. C'est la force du prédateur.
Le bruit très proche. Ça vient vers lui.
Albert a son fusil, un « karabiner 7,92 » récupéré sur un fridolin mort. Cartouche engagée, verrou fermé.
Maintenant !
Une branche cassée, le choc d'un corps haletant. Le sniper lui est pratiquement tombé dans les bras. Flamme éblouissante, détonation assourdissante. À bout portant, le fusil a tiré.
Voilà. C'est tout.
Est ce ainsi que naît un héros ?
Albert ne vit jamais le visage de son premier ennemi tué. Ne sut jamais son nom.

Il y eut la libération. Pour Albert, ça signifiait simplement devenir un soldat régulier.
Il y eut l'Alsace, la Bavière, la tanière du loup et ce jour magique où le capitaine les réunit :
« C'est fini les gars. Hitler est mort et les Chleuhs ont capitulé. On rentre chez nous. »

Depuis Saint Andéol jusqu'à la ferme, il y a quelques kilomètres de belle montée. Albert suait dans son uniforme « made in USA ».
En voyant sa médaille de héros, le chauffeur du car lui avait fait cadeau du billet.
Ça lui aura au moins servi à quelque chose, cette guerre.
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