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Qualifié

Un soleil incandescent émergeait de la ligne d’horizon. Dans quelques heures, il commencerait à réchauffer les pattes d’Albert engourdies par la nuit de l’hiver austral. Il était désormais temps pour la colonie de zèbres de se mettre en route pour trouver des herbages plus fournis. Albert est un zèbre de Burchell qui vit dans les plaines de Kruger Park. Drôle de nom pour un zèbre, n’est-ce pas ? Il faut dire qu’il est un peu spécial. Plus petit que ses congénères, adolescents comme lui, mais avec un QI au-dessus de la moyenne et surtout, fait rarissime, sa robe ne portait pas la moindre rayure. Il était d’un blanc immaculé. Ça la fichait mal, pour un zèbre. Selon un proverbe africain « Un zèbre sans rayure c’est comme un homme sans culture ». D’ailleurs, il se sentait rejeté par le troupeau qui s’arrangeait toujours pour l’isoler en le mordant parfois méchamment. Il ne fait décidément pas bon être un drôle de zèbre.

Un beau jour, Albert en eut assez de cet ostracisme permanent. Il décida de quitter le troupeau et d’aller voir ailleurs, car cet ailleurs ne pouvait pas être pire que ce rejet permanent, surtout de ses propres parents qui faisaient semblant de ne pas le reconnaître. Était-ce de sa faute s’il avait une intelligence différente de celle des autres et un pelage peu commun ?

Il franchit une première colline puis une seconde. Personne. Albert ne se sentait pas tranquille dans cette vaste savane. Il imaginait une hyène ou un serval le guettant cachés dans les hautes herbes jaunies. Il entendit soudain un bruit étrange, une sorte de grondement qui faisait trembler le sol. Il commença à regretter amèrement d’avoir fugué. Une famille d’une quinzaine d’éléphants sortit des arbres et traversa devant lui avant de disparaître aussi vite qu’elle était apparue. Il vit ensuite avec soulagement un troupeau de chèvres sauvages, toutes d’un blanc immaculé comme lui. Tout heureux, Albert vint au-devant d’elles en les saluant. Bien mal lui en prit. Elles firent front, cornes baissées, menaçantes. Il recula prestement et fit un large détour pour les éviter. La couleur n’était donc pas un critère d’appartenance suffisant.

Il continua son chemin jusqu’à une mare où se désaltérait une bande de girafes avec leur technique toujours aussi spéciale et précautionneuse. Albert savait, de réputation, que les girafes étaient aimables avec qui leur parlait poliment. Ce qu’il fit. Sans succès, pas plus avec les koudous qui étaient sortis du bush pour s’abreuver ni les impalas aussi gracieux qu’antipathiques. Désespérant d’être reçu amicalement, Albert alla boire dans un coin reculé de la mare. Deux yeux dorés le regardaient fixement à la surface de l’eau. Un crocodile. Décidément. Il reprit sa route dans le bush, désespérant de trouver une tribu qui l’accueillerait avec sympathie. Il vit au loin un troupeau de gnous. Pas la peine de s’en approcher, il les connaissait de réputation. Têtus, bornés, seule les intéressait leur migration en rang serré, interminable, le mufle renfrogné.

Continuant sa route dans le bush devenu de plus en plus épais, il tomba sur un petit personnage, tout ridé et haut comme trois pommes. Il émettait des sons bizarres en claquant de la langue. Un bushman. Albert en avait entendu parler mais c’était la première fois qu’il en voyait un en vrai. Il s’en approcha prudemment mais l’homme ne semblait pas menaçant. Au contraire, il arracha une poignée d’herbe qu’il lui tendit en signe de bienvenue. Albert prit délicatement l’offrande et se mit à lui raconter ses malheurs. Le petit bushman avait des yeux rieurs et amicaux. Il s’assit par terre, croisa ses jambes toutes maigres et réfléchit de longues minutes à ce que lui avait dit Albert.
Il commença par lui réciter un proverbe africain. « On ne peut pas peindre du blanc sur du blanc, du noir sur du noir. Chacun a besoin de l’autre pour se révéler ». D’accord, lui dit Albert, c’est bien gentil mais qu’est-ce que je fais maintenant. Le petit bushman lui répondit par un autre proverbe africain. « Si tu veux aller vite, marche seul, si tu veux aller loin, marchons ensemble ». Bien mystérieux, tout ça se dit Albert un peu déçu. D’autant que le vieillard ridé termina par un troisième proverbe avant de sortir une petite fiole de la besace informe qu’il portait en bandoulière. Il la vida d’un trait dans le gosier d’Albert qui n’eut même pas le temps d’avoir peur. Le dernier proverbe était « Petit à petit le coton devient pagne ». Il donna une tape amicale sur la fesse rebondie du petit zèbre puis il disparut comme par enchantement.

En désespoir de cause, Albert se résigna à rejoindre son troupeau qu’il savait parti en direction de l’Est. Il marcha pendant des jours en évitant cette fois soigneusement de se mêler aux autres espèces qu’il croisait. Des koudous aux cornes massives, des springboks qui ne savent pas se déplacer sans sauter comme montés sur des ressorts et des rhinocéros méchamment acariâtres. Perdu dans ses pensées, Albert ne vit pas la petite rayure qui était née sur son flanc droit. Suivie par une deuxième puis une troisième. Quelque temps plus tard, la tenue blanche d’Albert était devenue complètement zébrée de noir. Toujours inconscient de sa métamorphose, il parvint enfin à rejoindre son troupeau qui paissait paisiblement au bord d’un étang. Il fut immédiatement entouré de ses congénères qui l’accueillir avec un enthousiasme qui le surprit. S’étant approché de l’étang pour se désaltérer, il vit son image se refléter dans l’eau scintillante. Un vrai zèbre, normal, pour autant qu’un zèbre puisse être normal.

Il comprit alors que ce n’est pas ce qui est anormal qui doit être corrigé mais ce qui est cause de rejet. Il décida alors de conserver sa singularité dans sa tête plutôt que sur son pelage.

« La pluie mouille le zèbre mais n’efface pas ses rayures ».

PRIX

Image de Automne 19
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Chateaubriante · il y a
l'appartenance à une communauté tient à quelques zébrures manquantes
un conte animalier qui reprend le thème de la différence provoquant le rejet
une fiole aura suffi pour lui redonner une apparence d'un "zèbre tout le monde" mais au fond de lui, il préserve et cultive sa singularité
merci Guy de votre récit émaillée de dictons

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Gunther · il y a
Merci Chateau très brillante.
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Gunther · il y a
Merci Guy.
Conte, comme Tintin, pour les jeunes de 7 à 77 ans.

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Guy Bellinger · il y a
Un conte philosophique conté avec verve et pour tous les âges.
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Zouzou · il y a
On se sent bien dans votre safari ! +5
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Gunther · il y a
Merci, Zouzou. J’aime bien votre pseudo qui me fait penser à zoulou.
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Zouzou · il y a
Oui.... c'est un peu plus doux quand même...
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Gunther · il y a
Clin d’œil au Krüger Park, en pays zoulou.
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JACB · il y a
J'ai adoré déambuler dans votre faune semée de dictons tous plus savoureux les uns que les autres, une façon très exotique de visiter les esprits mal/pensant. *****
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Gunther · il y a
Le Carnaval des animaux, en hommage à Camille.
Merci.

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Virgo34 · il y a
Mes 5 voix pour ce joli conte animalier qui m'a ramenée dans le bush d'il y a vingt ans. Un texte bien écrit et teinté d'humour.
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Gunther · il y a
J’en reste bush bée =:)
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Ginette Vijaya · il y a
Un conte qui donne au bush une réalité sensible et tellement amicale !
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Gunther · il y a
Merci pour Albert le philosophe.
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Marcheur · il y a
"Pour le lecteur ravir,
Écris ton texte avec plaisir"
Ce proverbe de mon cru semble se vérifier ici, non?

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Gunther · il y a
Pour le Marcheur, plutôt.
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Samia.mbodong · il y a
C’est la série du Park Kruger sui sort.
Chez les zèbres la cause du rejet est le visible.
Bravo et merci je soutiens.

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Gunther · il y a
Albert vous remercie d’un hennissement chaleureux.
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