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Ainsi soit-il

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Yann Olivier

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C’était un océan doré dont les vagues m’atteignaient au travers de la frondaison.

« Gérard, Ritualisant élu », scandaient en chœur les voix dans le Temple de la Sainte. Quelques jours plus tôt j’arrivai d’ailleurs pour un renouveau. C’était plein soleil sur les hauteurs, comme j’aimais. Malgré cette chaleur fertile de premier jour posée sur la nuque, je me laissais attirer par la ville qui s’étendait en contrebas sous la Brume brassée par les bras de l’agitation urbaine. Choisir c’est sacrifier. Dans cette ville qui ressemblait à toutes les autres, les Ritualisants étaient de sortie en ce jour de procession. Et je la vis car je ne pouvais faire autrement ; au pied d’une statue de la Sainte, tête penchée, qui donnait son sourire en offrande à la Brume. La belle était habillée de la combinaison en acrylique des Ritualisants de 2ème niveau ; qui épouse les courbes en général et montrait en particulier ici des seins frais et une fesse d’une joliesse tapageuse. J’aimais bien.

La Brume étendait son épaisse interrogation avec la proximité du toucher. Elle flottait dans un temps incertain.

« Virginie, Ritualisante élue », psalmodiaient les fidèles animés d’une houle légère. Ma résolution était de me faire aimer d’une femme choisie, et non plus de tenter vainement d’aimer une femme qui m’avait choisi ; c’était clair. J’étais donc avide de séduire. Belle très belle, l’œil noir, la jolie aboya que je ne méritai même pas de la regarder patali patala... Puis, par un jeu d’habiles stratagèmes et selon un choix de trajectoire qui mena chez elle, nos désirs n’eurent pas à se chercher. Elle soupira dès le premier baiser. Et nos corps se soudèrent sans aucun protocole. Bing bang bung. J’aimais bien.
Chez elle était sombre et envahi de fleurs fanées ; sur le sol, les tables, étagères. De toutes couleurs, des bouquets avaient étouffé dans leur emballage ; du berceau au cercueil sans un mouvement : les fleurs sont plus longtemps mortes que vivantes et c’est autant de bonnes pensées pour moi, comme des bénédictions momifiées, expliqua-t-elle. Et les fleurs que je t’offrirai, tu les veux déjà fanées ? demandai-je mi-malicieux mi-sérieux. Elle claqua ma joue qui rendit un bruit sonore. Ma Jolie, toute de beauté et rugosité, était désormais ma femme choisie ; c’était définitif. Il arrive ce qui doit arriver conclut-elle ce jour-là. J’étais bien content.

La Brume roulait sur les toits et avançait comme une vague inversée. Elle transformait les urbains en créatures terrestres condamnées à vivre dans les fonds marins ; hors de leur biotope.

« Damien, Ritualisant élu », résonnait dans l’édifice qui excitait des sentiments analogues à l’usage auquel il était consacré. La tornade va s’installer quelques minutes devant ma boutique, c’est fréquent. C’est à cause des allers et venues de la Brume. Moi je la fuis ; j’habite sur les hauteurs. Alors vous pouvez prendre votre temps, et le mien, pour faire votre choix, répondit la Fleuriste quand je demandai des fleurs qui faneraient. Elles finissent toutes par le faire, ajouta-t-elle. Elle avait des taches de rousseur, une robe à manches courtes et parlait un ton au-dessus de la respiration, pas plus. Je n’aimais pas.
La tornade partie, la Fleuriste voulut me montrer le charmant bouquet dans l’ersatz de clarté toléré par la Brume qui s’agaçait derrière la vitrine. Mais elle s’écroula sur le carrelage avec un mauvais bruit d’atterrissage. C’est la Brume qui mange mon oxygène alors je tombe, dit-elle quand elle ouvrit sur moi ses yeux bleus laiteux. Elle m’embrassa ensuite sur les lèvres comme j’étais penché sur elle, comme une averse mouille quand on n’a pas de parapluie. Je n’aimais pas.
Je laissais la Fleuriste se reposer sur le sol ; à sa demande. Sa robe voleta quand j’ouvris la porte. Le bouquet gisait à ses côtés.

La Brume touchait nos crânes de ses doigts innombrables et influençait l’humeur.

« Amis Ritualisants », disait le Pasteur depuis sa chaire, notre devoir est de glorifier notre Sainte martyr qui s’est sacrifiée pour nous, ainsi soit-il. Mais celle qui était venue pour chasser la Brume et purifier ainsi la ville a échoué, poursuivait-il. Main dans la main avec la Fleuriste, nous étions passés dans l’ombre massive de la Sainte au sourire avant de pénétrer dans le Temple. Lèvres entr’ouvertes, j’avais goûté le contact physique de la Brume dont les particules voletaient comme une fine gelée blanche ; de biens douces rognures. Je me raclais la gorge. J’aimais bien. Après son malaise, la Fleuriste avait déclaré avec intensité qu’elle se réveillait sereine, dans un monde réenchanté. Qu’une rencontre est produite par une longue chaîne de causes et d’effets, comme une mécanique déterminée ; sans hasard. Qu’il fallait être digne de cette connexion révélée et remercier la Sainte en son Temple dès le lendemain. Moi je ne voyais aucun intérêt à mettre du sens là où il n’y en avait pas. Mais je la suivis.

Tout autour la Brume promenait son hésitation. Elle gommait l’horizon et valorisait le premier plan.

« Rappelons-nous les Ecritures », implora le Pasteur. La Sainte a souffert le sublime martyr. Elle fut la victime d’une populace sans leader alors prise de terreur. Elle fut notre victime expiatoire. Le corps lavé à la hâte, elle fut ensuite enlevée du contact avec la terre, transportée en navire et lesté d’un poids qui l’empêcherait de flotter. Puis la dépouille mortelle fut livrée aux flots entre deux vagues anonymes ; jetée en mer pour sombrer dans l’oubli. Alors !, vous qui êtes venus si nombreux ; lamentez-vous avec respect et humilité pour que vive le souvenir de la Sainte ; pour que la chance revienne sur la ville, pour repousser extra muros la Brume vicieuse. Unifiez vos énergies en un chœur de prière. Faites pénitence jusqu’à la mort, ainsi soit-il.
Moi j’étais loin car je connaissais ces paroles sentencieuses pour les avoir entendues mille fois ailleurs. Car Ma Jolie s’était invitée là, dans mon corps et mes choses de la tête ; lascive et dangereuse dans son alcôve, prête à faire papillonner ses baisers sur ma peau. Car je tenais la main de la Fleuriste qui avait provoqué une émotion électrique quelques instants plus tôt ; habillée d’une combinaison noire, un liseré rouge courait sur la colonne vertébrale puis se scindait en haut des fesses pour révéler une taille élancée et s’achever sur le devant des cuisses. Les cheveux étaient longs et noués. De courtes bouclettes étaient restées libres sur la nuque. Je les devinais tendres et parfumées. J’aimais bien, c’était définitif.

Animée de palpitations, la Brume cherchait des interstices dans les murs du Temple pour étendre au-dedans son empire d’incertitude.

« Zoé, Ritualisante élue », avait repris les voix qui emplissaient les volumes tandis que certains zélés s’étaient découverts le torse et se flagellaient à coup de chaines de métal. D’une main je ne lâchais pas la Fleuriste et guettais la grâce lumineuse sur son visage constellé de taches de rousseurs. De l’autre je tentais de maîtriser Ma Jolie qui voulait me caresser et me rudoyer, mi câline mi furieuse. Ma combinaison en acrylique corporisait un arc-en-ciel de sensations nouvelles.

Dedans, les vitraux projetaient des raies de lumières vivantes qui kaléidoscopaient les choses devant moi. Dehors, j’imaginais une Brume gaie et légère dans un registre inédit d’expression plus lumineuse. Une Brume inconsciente et curieuse qui s’avançait vers ses contradictions et allait se diluer dans la lumière ; choisir et se sacrifier malgré elle.

La Brume était le ciel. Ainsi soit-il.

1015 VOIX

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Image de Marie
Marie · il y a
Texte qui m'a projeté dans un autre monde. J'ai beaucoup aimé votre style.
Si vous souhaitez lire l'un de mes textes https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/loin-des-yeux-loin-du-coeur

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Thomas d'Arcadie · il y a
Très bon texte, Bravo !
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Didier Lemoine · il y a
Ainsi soit-il Yann. Mon vote maximal pour ce beau texte.
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Daniel Nallade · il y a
Mes voix pour cette brume.
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Yann Olivier · il y a
Merci Daniel
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Ogierdargouges · il y a
J'ai beaucoup aimé ce monde éthéré. Bravo
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Zoé.L · il y a
Bonne chance pour votre texte (+4).
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Ayasha · il y a
Bonjour Autant dire que ce texte m'a projeté dans un autre imaginaire. Un autre concept.
Je vote pour ce texte particulier.
Peut être voudrais vous soutenir mon texte http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-commencement-il-y-a-le-changement que j'ai écrit récemment.
Bonne journée.
Ayasha

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Tranquillou974 · il y a
Bonjour Yann Olivier,
Mon soutien et toutes les voix dont je dispose actuellement (+4).
J'ai adoré la façon dont vous avez personnifié la Brume et la qualité poétique de votre nouvelle. Bravo !
Puis me permettre de vous inviter, dans l'esprit de partage inhérent à ce site, à découvrir "Inappétences" ?
Bonne chance pour le podium et à bientôt je l'espère,
Tranquillou974

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Emmanuelle Olivier · il y a
Et de 2 :-)
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Miraje · il y a
Ainsi soit-il DEUX foiS ☺☺☺ !
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