Ainsi naissent les sirènes

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J'écris comme on chante, pour le plaisir, pour l'émotion  [+]

Image de Hiver 2020

Ce matin, je suis allé sur la plage. Il était tôt, le jour se levait à peine, la mer était haute et clapotait doucement sur le sable encore gris. Les derniers rayons de lune faisaient miroiter l’eau qui se tortillait sous la brise légère. Quelques mouettes lançaient leur rire moqueur à la face du monde encore ensommeillé. J’ai fait quelques pas dans l’eau. Le sable fuyait sous mes orteils, chatouillait la plante de mes pieds comme avant, quand j’étais enfant.
Si le vent avait été plus fort, sûr que j’aurais entendu ma mère me crier de déjeuner avant d’aller me promener. J’aurais aussi senti la poigne de mon père sur mon épaule comme pour me dire : « Allez Paul, ne l’écoute pas, viens, la mer est trop belle pour lui tourner le dos. »
Tout de même, je me suis retourné, j’ai contemplé la vieille maison avec sa tourelle grise, son lierre grimpant tout autour, l’escalier de pierre qui descend jusqu’à la plage, les rochers noirs un peu plus loin à gauche, la jetée de bois de l’autre côté. Je connais ce paysage par cœur depuis tant d’années, mais chaque jour, chaque heure le peint différemment. C’est un endroit où la routine ne sert qu’à mettre en valeur le changement.
J’avais 6 ans lorsque mes parents achetèrent la maison dans cette Bretagne si chère à leur cœur. Nous y venions à chaque période de vacances scolaires, c’était facile, ils étaient tous deux professeurs en collège, nous habitions à Paris, « une ville que j’aime tellement fort », disait ma mère, « mais qui contraint notre regard », ajoutait immanquablement mon père, « alors, on vient se perdre dans l’immensité de la mer pour se régénérer et pouvoir au retour aimer encore cette ville tentaculaire qui nous bouffe au quotidien ». Ça, c’était soit l’un soit l’autre qui le rajoutait, au gré des humeurs. Et l’autre ponctuait la phrase d’un grand éclat de rire.
Ce matin, bien des années plus tard, debout face à l’immensité de l’océan, je me souviens du jour où mon père est revenu du village avec un parasol d’un vert profond, comme le vert des pins un peu plus haut dans la pinède. Avec un sérieux qui ne lui ressemblait pas, comme si elle avait su la suite de l’histoire, ma mère lui avait dit : « Tu aurais dû le prendre rouge, il aurait servi de repère aux sirènes perdues en pleine mer ! »
La maison était souvent remplie de visiteurs parisiens, de connaissances autochtones. Mes parents aimaient recevoir, se mettre en scène, organiser des lectures de poèmes, des pièces de théâtre à domicile. Les chanteurs se succédaient et le piano ne chômait guère. Mais tout ça, c’était avant.
J’avais 11 ans lorsque ma sœur Clothilde est née. Très vite malgré mon jeune âge, j’ai ressenti un changement, comme un malaise, chez ma mère. Je n’aurais su y mettre des mots, mais je savais confusément que rien ne serait plus comme avant. Nous vivions toujours à Paris, nous venions toujours en Bretagne dès que c’était possible. Mais personne ne venait plus déclamer quelques vers ou jouer une fugue endiablée au piano. Ma mère n’avait pas repris son travail au collège à la fin de son congé de maternité. Elle passait de longues journées dans sa chambre. Mon père avait engagé une femme pour s’occuper de ma sœur et moi. Le soir, je guettais les disputes de plus en plus féroces entre mes parents. Je ne comprenais pas grand-chose, mais j’entendais qu’il était question de Clothilde. Ma mère ne prononçait jamais son nom, elle disait : « ce bébé », « le paquet de langes », « la gosse »…
Mon père essayait de tempérer ; d’ailleurs, dans la journée, lorsque son emploi du temps le lui permettait, il promenait ma sœur, la faisait sauter sur ses genoux, lui faisait de gros baisers qui claquent, comme pour compenser le déséquilibre qui s’installait indéniablement. Moi, je ne voulais pas aimer ce petit être qui pleurait, qui m’enlevait l’attention de mon père et qui rendait ma mère si malheureuse. Pourtant, dès qu’elle sut capter mon attention, qu’elle s’anima de sourires, je ne pus résister et je devins son protecteur attitré. Nos meilleurs moments se vécurent sur la plage, au soleil ou sous la bruine bretonne, accompagnés par le vent du large. C’était une petite fille gaie, toujours à rire, comme ma mère autrefois. Ma mère restait souvent dans sa chambre, ou bien se tenait prostrée sous le parasol, à fixer l’horizon. Clothilde avait appris à se tenir loin de cette femme qui l’avait enfantée, mais qui la rejetait. Elle avait son père, moi et les employées qui se succédaient auprès d’elle. Cela semblait lui suffire. Lorsque j’eus 15 ans, alors que je marchais le long de la mer aux côtés de mon père, je tentais de lui demander quelques explications, mais il noya ma question en plongeant d’un coup dans les vagues. Même après que le pire soit arrivé, il n’a jamais pu m’en parler. Savait-il seulement la vérité ?
Un matin, c’était au mois d’août de ce même été, je me suis réveillé en me disant que la journée était superbe, que j’allais retrouver les copains pour une virée à la voile, que la vie valait vraiment d’être vécue. J’ai croisé mon père qui se levait également. Il m’a demandé si je savais où était Clothilde, car elle n’était pas dans sa chambre. L’espace d’un instant, je me suis dit qu’elle devait être avec maman, que peut-être, enfin, ces deux-là allaient s’autoriser à s’aimer. C’était ce que je souhaitais le plus au monde. Mais en regardant les traits figés de mon père, j’ai compris que ce n’était pas ce qu’il pensait. J’ai appelé « Maman ! », il a appelé « Clothilde ! », seul le silence nous a répondu. Nous sommes descendus sur la plage.
Au loin, l’horizon, la mer vide qui clapote sans relâche, et, abandonnées sous le parasol vert, deux paires de tongs.

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