aimer, toujours aimer...

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écrire pour se vivre encore et encore, pour jouer avec ses miroirs et ses mémoires. Ecrire pour se voir dans l'autre, pour voir l'autre en soi  [+]

15.02.87 – La touche
Anoushka,
Vendredi 13, Saint Valentin, aujourd’hui tout se suit et se ressemble de si près. Il y a un an qu’étais-je ? Et qu’étais-je encore il y a trois jours ? Je flotte, c’est ça, je flotte. Un peu de plaisir sous ma coque fatiguée. La vie est toujours au présent mais elle est tellement pleine de souvenirs ! Mes mémoires me perturbent. Parfois d’un réconfort infini, elles frisent d’autres fois les mélancoliques pointages.
Ce qui ne va pas dans cette relation avec Aurore n’est pas vraiment dans la différence de nos vues. Elle a quelque chose de réactionnaire et de profondément « français » que j’ai du mal à gommer. Le fond de cette affaire est plutôt que j’aime écrire et que je respecte au plus haut point ce qui est écrit et ce qui est affirmé. Elle, elle fait des lettres à la machine à écrire puis les détruit pour en effacer les traces. Elle veut maintenir dans l’ombre et la médiocrité ce que moi je voudrais faire luire au maximum. Elle se cache et nous cache, alors que je hais les enclaves et les cachettes. Elle vit l’amour comme une dépendance maudite plutôt sado-maso et goûte le bonheur de ses larmes. Pour moi, il en va autrement : j’aime les ponctualités, les rires, nos rencontres et nos re-rencontres. J’aime ce qui baigne dans la douceur et la bonne humeur. Cool, cool, devrais-je lui répéter. Il n’y a qu’une vie. C’est une de trop si l’on pleure tout le temps...
Nicole, combien de temps vais-je pouvoir ne pas oublier son contact bénéfique ? Combien de temps vais-je l’aimer ? Peut-être faudra t-il – c’est même sûr, la vie me l’a appris – d’autres Nicole pour me faire continuer à l’aimer, elle.
Je suis pourtant quelque peu en manque d’imagination quand je veux dire ces choses-là. Ces choses que je sens et qui sont le centre de l’explication – de la médiation – du monde quand j’aime quelqu’un. Je sais que je vis quelque chose d’extraordinaire et je n’arrive pourtant pas à le dresser dans toute son ampleur sur ce papier. J’ai peut-être peur, au fond, d’utiliser des mots qui pourraient être dénaturés par la lecture des autres. Si je ne dis rien, ou presque rien, je dis déjà l’essentiel et personne ne peut y toucher. Pas même moi. Si je transcris ces silences dans une langue compréhensible, j’en aurais trop dit et cela deviendra un lieu commun, un terrible lieu commun. « Je l’aime », et je gomme la phrase. Alors je lui dis : « Je suis bien », elle comprend mais personne d’autre qu’elle. Ou bien je ne dis rien, et ce papier devient un miroir de souffrance, et de bonheur à la fois. Je souffre de secrets que je veux explorer sans en confier la moindre clé. Rien n’est dit et c’est pourtant essentiel. Mon corps se cabre sur ma volonté d’aimer. Mes tripes se tordent sur l’approche de ce visage. Cette peau me rend malade, mais ne comptez pas sur moi pour vous dire qu’elle est la première, qu’elle est la seule et la plus belle. C’est quand même vrai, mais ne le répétez pas.
Voilà, Anoushka. Tout est là. Je suis le plus simple des hommes. Mais le plus tumultueux des interprètes. Je suis un rebelle à ma propre vie.
Mais je n’aime rien à moitié.
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