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Aimer à en mourir

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Topscher Nelly

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Natacha se présenta à l'accueil puis rejoignit la salle d'attente. Nerveuse, elle s'assit et se perdit dans ses pensées. Quand elle entendit son nom, elle hésita une fraction de seconde mais se fit violence pour suivre l'homme qui venait de l'appeler. Elle avait réussi à venir jusqu'ici, elle n'allait pas flancher maintenant.


L'homme l'invita à lui faire part de ce qui l'amenait dans ce grand bureau tout en l'observant attentivement. Rien qu'à la voir, il venait de comprendre
— Je veux divorcer de mon mari, lança-t-elle abruptement. Le dire pour ne pas se dégonfler était son leitmotiv depuis des jours. L’avocat fixa sa cliente et attendit la suite qui ne vint pas aussi facilement que l'annonce de sa volonté de mettre un terme à son mariage.


— Je ne devrais pas être ici ! balbutia-elle alors que son cerveau faisait déjà machine arrière.


— Il vous frappe ? questionna alors rapidement l'avocat. Il en avait tellement l'habitude qu'il avait des fois l'impression d'être un disque rayé. Pourtant il avait fait de ces femmes sa spécialité.

Elle se contenta de hocher la tête sans relever les yeux vers lui. Etre soumise, ne pas parler pour ne pas éveiller la bête qui pouvait sommeiller en tout homme.

Alors comme il l'invitait, elle raconta le début de sa relation avec celui qui allait devenir très vite son mari. Il était le plus merveilleux des hommes et elle la plus amoureuse des femmes. Elle avait trouvé son prince charmant.
Il l'épousa rapidement et lui proposa aussi de déménager à la campagne.Il en avait marre de la vie citadine. Elle suivit. Elle était prête à tout pour être avec lui. Il savait ce qui était bon pour elle. Elle n'avait qu'à l'écouter. Ce n'était pas si compliqué.
Puis, vint la première gifle un soir où elle avait complètement raté son plat de lasagne. Elle n'avait que ça à faire de sa journée alors que lui travaillait dur. Il n'allait pas, en plus, devoir lui apprendre à cuisiner.
Elle pleura et plus tard il revint vers elle, calmé. Il s'excusa et elle promit de faire plus attention.
Elle méritait les coups. Du moins c'est-ce qu'il ne cessait de lui marteler. Tout était toujours de sa faute.
Aux yeux de tous Natacha avait vraiment trouvé la perle rare. Le mari idéal. Comme elle sortait peu, personne ne voyait ses bleus. Et comme il était très organisé, il ne frappait jamais quand une soirée entre amis ou visite familiale était prévue.
Il y eut tout de même ce passage à l'hôpital qui aurait dû alerter. Si elle avait fait attention, elle ne serait pas tombée et c'est elle et elle seule qui devait porter la culpabilité de cette fausse-couche. Elle promit encore de faire attention. Le cours de son enfer au quotidien reprit jusqu'à ce jour où elle découvrit qu'elle était à nouveau enceinte. Elle décida de rien lui dire, de lui mentir. Elle ne devait plus penser seulement à elle mais aussi et surtout à cet enfant qu'elle voulait garder. Souvenir de lui qu'elle avait un jour vraiment aimé. Et voilà comment elle s'était retrouvée à prendre un rendez-vous ce jour-là avec cet avocat.

L'homme de loi parvint à la convaincre d'aller enfin porter plainte. Elle lui dit qu'elle irait le lendemain car, ce jour-là, elle devait rentrer avant que son bourreau ne revienne. Il ne la revit jamais. Quelques semaines plus tard, il reconnut son nom dans le journal local où sa mort était annoncée.


Natacha venait d'augmenter les statistiques du chiffre noir de ces trois femmes qui meurent par jour sous les coups de leur conjoint ou partenaire de vie. Natacha était morte d'avoir trop aimée.
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite et d'une triste réalité qui nous donne froid au dos, Topscher !
Une invitation à venir découvrir “le lys des vallées” qui est en Finale pour le Grand Prix
Automne 2018. Merci d’avance et bonne soirée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-lys-des-vallees

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Lélie de Lancey · il y a
Efficacité redoutable pour ce sujet d'actualité. C'est très juste. Merci.
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Loodmer · il y a
Rien à ajouter au commentaire de Françoise
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Françoise Mornas · il y a
L'un de ces nombreux textes sur SE, postés hors concours, mais qui valent le détour. Une réalité quotidienne malheureusement, que vous relatez de manière concise et sans pathos. Seul le dernier paragraphe fait peut-être un peu trop "professionnel". D'ailleurs, d'après moi, Natacha ne meurt pas uniquement d'avoir trop aimé son mari, mais aussi de ne pas s'être suffisamment aimée et respectée elle-même. Bravo en tout cas pour cette dénonciation, pour éviter d'oublier...
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Topscher Nelly · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire.
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Elena Hristova · il y a
Une histoire si d'actualité hélas et qui me donne la chair de poule.
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Miraje · il y a
Cruelle et sinistre réalité de pays dits civilisés.
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Ratiba Nasri · il y a
Un récit poignant et bien mené ! Malheureusement ce problème est toujours d'actualité et de nombreuses femmes meurent encore
sous les coups de leurs compagnons. Merci Nelly pour le partage ! Dommage qu'il ait été refusé par She.

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Epicurien78 · il y a
Les voix du comité sont impénétrables ! Je n'essaie même plus. Alors sélectionné ou pas, il reste l'émotion... Le texte est réaliste et poignant, mais finalement très "descriptif". Quelques petites corrections sur la ponctuation à un ou deux endroits (me semble-t-il), et une négation à revoir (Elle décida de ne rien lui dire). A bientôt... :))
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Fred Panassac · il y a
Le récit est glaçant et le mécanisme de culpabilisation bien décrit, c’est un bon texte, la rencontre avec l’avocat bien trouvée et le non-dit bien évoqué avec la fausse couche et la nouvelle grossesse ; peut-être la fin un peu trop démonstrative, à la limite le dernier paragraphe n’est pas indispensable. Pourquoi n’a-t-il pas été accepté en lice, j’imagine que c’est parce que le sujet a déjà été traité maintes fois ici. Dernier mot : « aimé », pas « aimée », à corriger.
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JACB · il y a
Votre TTC dénonce la violence larvée et destructrice dont une femme ne peut échapper sans écoute et sans aide. Notre société commence tout juste à tendre l'oreille mais à quel prix ? C'est une histoire poignante, dramatiquement vraie que vous faîtes bien de mettre en lumière Nelly.
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Topscher Nelly · il y a
Merci beaucoup.
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