Ailurophobie

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Jury

Scribe de l'étrange et batelier de la Rivière Blanche, je donne souvent de mes nouvelles : https://www.riviereblanche.com/noire-n110-quinze-pas-vers-letrange.html  [+]

Image de Printemps 2020

La ville croulait sous la canicule et sous la peur. Depuis un mois que la chaleur étalait une chape plombée sur nos pauvres corps, un tueur en série frappait au hasard, profitant du fait que les citadins en quête d’un peu de repos et de fraîcheur laissaient ouvertes leurs fenêtres pendant la nuit. Sans logique, mais avec férocité, l’assassin escaladait murs et façades et massacrait les occupants. La police avouait son impuissance, et la psychose s’installait, augmentant au même rythme que la température. Pendant que je me rendais à mon cabinet, je constatai que les rares passants en tenue légère se jetaient des regards craintifs et soupçonneux. L’assassin se cachait-il sous l’apparence de ce jeune homme athlétique qui se rafraîchissait à la fontaine ? Ou bien ce quadragénaire dodu qui sirotait une bière en terrasse ? Mes confrères psychiatres consultants en affaires criminelles répandaient dans les médias l’idée que le « Tueur de l’Été » agissait sans but précis, mû par des pulsions irrésistibles, si bien que le monstre pouvait être n’importe qui, et que personne ne se trouvait à l’abri.
J’avoue que, pour l’instant, je me souciais peu de ces péripéties policières. Dans quelques minutes, je recevais un patient, et je ne parvenais pas à avancer sur son cas. Daniel Martineaud me consultait car il développait une phobie assez classique, une peur panique des chats, que nous autres, spécialistes, nommons ailurophobie. Jusqu’à l’âge de trente ans, ce garçon n’avait jamais ressenti le moindre trouble en présence des félins domestiques, et n’avait jamais connu de problème psychique particulier. Il présentait même un cas désespérant de normalité absolue, le genre de citoyen censé ne jamais faire appel aux soins des psychiatres. À ce niveau de banalité, je n’avais plus qu’à mettre la clef sous la porte de mon cabinet, et à chercher un autre travail. Jusqu’au fameux jour, voilà trois mois, où il subit une crise de panique lorsque sa femme rapporta à leur domicile un chat de gouttière qu’elle avait trouvé, errant et amaigri, dans la rue. Martinaud devint hystérique, voulut jeter l’animal par la fenêtre de son appartement du deuxième étage. Puis il agressa son épouse avec violence alors qu’elle tentait de le calmer, et enfin, à bout de nerfs, il tomba dans un état de prostration proche du coma.
Transporté aux urgences, il subit tous les examens possibles qui révélèrent que Martinaud ne souffrait d’aucune espèce d’allergie aux poils de chat ou d’un autre animal, et que sa réaction venait plutôt d’une cause psychologique mystérieuse. La vie du malheureux devint un enfer : sa femme le considérait comme un assassin potentiel, parlait de divorce et n’osait plus lui tourner le dos. Quant à lui, il s’aperçut que les chats grouillaient partout autour de lui. Le soir, une ombre furtive entrevue au coin de la rue lui donnait des palpitations, et le spectacle d’une vieille dame nourrissant une bande de matous aux abords du cimetière suffisait à le plonger dans une transe qu’il peinait à maîtriser. Sans parler des médias : il s’aperçut que les chaînes de télévision consacraient des heures aux animaux domestiques, et que les réseaux sociaux consistaient surtout en des échanges incessants d’images de chatons mignons.
En désespoir de cause, et pour éviter un drame, Martinaud obtint un arrêt maladie pour dépression et vint me trouver. Lors de nos premiers entretiens, il me décrivit sa vie passée, où je ne décelai aucun fait particulier motivant cette peur irrationnelle. Pas le moindre traumatisme infantile impliquant un chat, même pas une peluche un peu inquiétante pour justifier la résurgence soudaine de cette phobie. La seule esquisse d’explication qu’il me fournit fut qu’il se souvenait d’un rêve où une voix insistante lui soufflait : « Méfie-toi, le chat va te tuer ! Fais attention, ou le chat te tuera ! », mais il n’y avait accordé aucune importance…
Je songeais encore à ce cas en pénétrant dans mon cabinet climatisé. J’échangeai quelques mots avec Catherine, ma secrétaire, puis j’attendis Martinaud, en relisant mes notes. « Tiens, notre phobique est en retard… » me disais-je, quand l’interphone sonna :
Docteur, vous devriez regarder les nouvelles, m’avertit Catherine.
J’allumai la télévision sur une chaîne d’information continue. Une rue de la ville, que je crus reconnaître. Une foule de curieux assemblés malgré la chaleur écrasante. Des policiers à l’air satisfait qui répondaient à des reporters fébriles.
On a arrêté le « Tueur de l’Été » en début d’après-midi, alors qu’il se trouvait encore sur les lieux de son dernier crime, déclamait la voix off. La police l’a pris sur le fait alors qu’il venait d’assassiner sa huitième victime, un employé municipal en congé maladie nommé Daniel Martinaud… »
Sous le choc, je regardai les images sans comprendre pendant quelques minutes. Puis arriva à l’écran un homme à la mine sombre et à la chemise tachée de sueur, qui prit la parole devant une forêt de micros :
« — Le procureur de la République vient de m’autoriser à révéler l’identité du meurtrier, qui paraît déséquilibré et tient des propos incohérents. Il s’agit d’un certain Denis Lechat, inconnu des services de police… »

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Gilles Pascual · il y a
Très bon texte ! et la morale de l'histoire pourrait être "C'est à cause de Lechat qu'expire Martinaud".
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Dranem · il y a
Je viens d'écouter votre TTC sur CFOU Canada... le texte passe très bien sur les ondes !
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Serge Rollet · il y a
Merci à tous les lecteurs et votants, amitiés et à bientôt de vous lire !
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Lyne Fontana · il y a
Renouvelé !
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yves babault · il y a
salut serge, continue
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Gildas Le janne · il y a
Hier fête de la musique à Gouezou !!ça y est j'ai voté au réveil ce matin !!
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Helder Derhel · il y a
Deux heures du mat on rentre de concert et on vient de lire ta nouvelle......a voté!.... c'est bon on peux aller se coucher... bien joué Sergio !!!!
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Eric Boissau · il y a
Continue, ami. Tu es doué !
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Marilyn Hautefort · il y a
Super histoire
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Antonio de la Vega · il y a
Nickel !! Kalon vad

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