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Ailleurs

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Qualia's

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Herlinda ne prit pas la peine de regarder à droite, puis à gauche, avant de traverser la rue à grandes enjambées. Le vent des dunes résonnait dans les immeubles vides, s'infiltrant par chaque interstice.
De sa main droite, la jeune fille serrait celle d'Eyleen aussi fort qu'elle le pouvait. Le sable fouettait leurs visages, les obligeant à plisser les yeux.
Elles atteignirent le trottoir et poussèrent la porte du pub. Arrivée à l’intérieur, Herlinda laissa échapper un soupir avant d'adresser un salut à la caissière. La vieille dame lui adressa un sourire en retour.
Déjà, Eyleen s'était précipité sur le nouvel exemplaire d' « Ailleurs » et commençait à le feuilleter.
Herlinda rejoignit sa petite sœur qui s'empressa de lui montrer la page du magazine consacrée à l'Italie. Elle dit, d'un air résolu, que c'était là qu'elle voulait aller. Herlinda observa la photo que sa sœur lui montrait du bout de son doigt. On pouvait y voir une petite maison envahie par la verdure. A côté de la porte, on distinguait une petite plaque cachée sous le lierre. Elle réussit avec peine à y déchiffrer l'inscription « Segnor Federici ». Près de la plaque, sur le rebord d'une fenêtre, se tenait un oiseau. Eyleen adorait les oiseaux. Herlinda esquissa un sourire et promit à sa sœur qu'un jour, elles iraient. Ensemble. Aussitôt, la petite fille retrouva son sourire. Herlinda savait que ce n'était pas vrai. Elles n'avaient pas les moyens. Pourtant, elle voulait donner de l'espoir à Eyleen. Elle voulait la voir continuer à sourire.

Soudain, elle entendit un énorme craquement puis le cri de sa sœur et sentit une force la pousser violemment en arrière. Tout devint noir.

Lorsqu'elle se réveilla, il n'y avait plus de pub. Elle avait atrocement mal à sa jambe droite. Elle se redressa et se rendit compte qu'elle était à moitié ensevelit sous une poutre. Lorsqu'elle réalisa ce qu'il venait de se passer, elle se mit à appeler Eyleen de toutes ses forces. Elle finit par réussir à se dégager et avança en trébuchant dans les décombres.
Elle mit du temps avant d'apercevoir Eyleen. Elle était là, étendu sous les débris. Elle ne bougeait pas. Herlinda se pencha. Elle ne respirait plus. Anéantie, elle se laissa tomber. Longtemps, elle pleura.

Cela faisait plusieurs heures qu'elle était là. Elle sentit une main fragile se poser sur son épaule. La caissière. Tendrement, elle l'aida à se redresser. La jeune fille ne protesta pas, elle était perdue. Elle lui dit qu'il fallait partir. Un nouveau cyclone allait arriver. Herlinda était habituée, à partir.
Son regard se porta sur un des milliers de magazines éparpillés par terre. Elle reconnut la photo. D'un geste lent elle se baissa pour le ramasser puis suivit la vieille dame qui s'était déjà mise en route.

Elles marchèrent jusqu'au port. La caissière l’entraîna dans un dédale de petites ruelles et elles finirent par atteindre un ponton ou se trouvaient une centaine de personnes. C'était plus de personnes qu'elle n'avait vues ces 6 derniers mois. Il y avait des adolescents de son âge. Il y avait des enfants de l'âge d'Eyleen. Il y avait des femmes avec des bébés dans les bras. Il y avait des hommes à l'air effaré. Tous étaient blessés.
Et il y avait un petit bateau gonflable devant lequel se tenait un autre homme. Lui avait une lueur d'espoir dans les yeux. En le voyant, elle sut que lui pourrait s'en sortir. Et quand elle vit les premières personnes monter à bord du bateau, elle comprit pourquoi. Chacun lui tendait une liasse de billet avant d'embarquer dans ce rafiot. Inquiète, elle tira la manche de la vielle dame et lui dit dans un murmure apeurée qu'elle n'avait pas d'argent. Elle ne voulait pas rester ici, toute seule. La femme sourit et la rassura, encore une fois. Elle avait assez d'argent pour deux personnes.
Elles furent les dernières à monter à bord de l'embarcation. Il restait à peine assez de place à Herlinda pour glisser ses pieds. Tout le monde était entassé. Avant de partir, le passeur leur fournit 3 pains en leur annonçant leur destination : l'Italie. Ils étaient partis.

Le voyage dura une semaine. Personne ne pouvait bouger. Personne ne pouvait manger.
Avant la fin du voyage, la moitié des passagers avaient succombé. La caissière aussi. Plus personne ne parlait. Même les enfants ne pleuraient plus.Tout le monde avait les joues creusées, les yeux rougis, les épaules écarlates de coups de soleil.

Enfin, ils arrivèrent. En apercevant la côte, certains réussirent même à sourire. Pas tous. Pas Herlinda.
Lorsqu'ils débarquèrent, 3 policiers les accueillirent.
Sans un regard, il les menèrent jusqu'au poste. Chacun dût décliner son nom et son prénom puis ils leur dirent qu'ils pouvaient disposer. Ils n'avaient nulle part où aller.
Pour le première fois depuis le cyclone, Herlinda s'autorisa à sortir la page de magazine qu'elle avait gardé précieusement dans sa poche. Elle regarda la photo et son seul but devint de trouver cet endroit. Elle se mit alors en chemin, demandant aux passants qui voulaient bien écouter une migrante si ils savaient où était cette maison. Évidement, personne n'en avait aucune idée. Pourtant, elle continua à chercher. Pendant de longs mois, elle dormit sur les trottoirs, se faisant chasser, parfois à coup de pieds. Elle ne perdit jamais espoir. Cette maison, c'était tout ce qui lui restait. Alors, elle finit par la trouver. Cette journée là, 2 personnes avaient bien voulut lui adresser la parole. Et l'une d'elle lui avait indiqué son chemin. Herlinda avait commencé par marcher d'un pas pressé, puis s'était mise à courir malgré le peu de force qu'il lui restait. Les derniers mètres, son cœur battait la chamade.
Elle frappa trois coups hésitants à la porte. Elle attendit quelques secondes qui lui furent une attente presque insoutenable et, enfin, il vint lui ouvrir. Un vieux bonhomme, qui lui proposa d'entrer dés qu'il la vit. Pour la première fois depuis son arrivée, quelqu'un lui proposa à manger, lui offrit un abri. Pour la première fois, quelqu'un l'écouta.

PRIX

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Eddy Bonin · il y a
Un très beau texte, qui nous emmène...ailleurs :-)
Si un voyage en bord de mer vous tente, suivez la vague : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/hotel-du-palais
A bientôt, ici ou ailleurs...

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Artvic · il y a
Un texte très bien écrit, émouvant !
Je vous invite à lire et soutenir mon poème en finale.
L'empreinte des souvenirs
Vos voix me seront précieuses, amitiés

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Bulle_d_encre · il y a
Je suis contente d'être tombée sur ce texte, qui en effet mérite davantage de voix. L'histoire qu'il raconte est vraiment touchante, actuelle et émouvante. Le périple d'Herlinda est retracé en quelques mots, qui expriment l'essentiel. A la fin les actions s'enchainent peut-être un peu vite, mais j'ai vraiment adoré. C'est un récit qui fait voyager !
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Qualia's · il y a
Merci beaucoup !
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M'ellatrix · il y a
Un texte qui mériterait beaucoup plus de voix. D'abord, tu écris bien, et c'est agréable de te lire. Ensuite, tu as réussi à relever le défi de raconter un si long périple en un récit aussi court, et je te dis chapeau.
Seul bémol pour moi, j'aurais aimé un peu plus de détails sur le voyage en Italie, c'est un peu court (mais là encore peut-être que tu as dû te restreindre à cause de la limite de mots); et surtout, un peu plus d'émotion n'aurait pas été de refus.
Je te dis bravo, et bonne chance, j'espère que plus de personnes prendront la peine de te lire, car ça vaut le coup.

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Qualia's · il y a
Merci beaucoup d'avoir pris le temps de faire une réponse constructive :) J'ai en effet du raccourcir mon texte à cause de la limite mais c'était le but du jeu en même temps ! Je vais tacher de m'améliorer pour la prochaine fois. J'ai encore le temps, ce n'est que la première année que je participe !
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Dimaria Gbénou · il y a
Beau récit. Bravo. Je t'accord mes trois voix. ***. Je t'invite à lire mon texte " ACHOU l'amour empoisonné ".
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Qualia's · il y a
Merci beaucoup :)
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