Ah ! Gâte-moi la vie !

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Papa et instit' trentenaire j'écris lorsque l'inspiration m'enivre  [+]

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Quelque-part en France. Mercredi 20 Juin 2007. Veille du solstice d'été et de la fête de la musique. 17H47. 32 degrés.

Nue et face à ce que lui reflète son miroir, Agathe est dubitative. Elle ne se sent pas elle. Comme si son corps n'était pas le reflet de son âme. Elle adorerait enfiler la petite jupe taille 46 qu'elle a achetée dernièrement mais elle n'ose pas. Peur de la moquerie. Angoisse d'être la cible de regards rieurs. Stress d'être le sujet de remarques déplacées. Bref. Sa vie est depuis toujours dictée par les pensées des autres. Non, pire. Par ce qu'elle pense que pensent les autres...Tout ça l'obsède et lui gâche la vie.

Ce jour-là, Agathe vient de finir sa journée de labeur. Elle se prépare psychologiquement à sa soirée du lendemain. Elle a prévu de sortir fêter l'été et la musique. Une fois de plus, sur la chaise en rotin derrière la porte en bois de sa chambre, elle a déposé sa tenue de soirée. Le choix fut simplissime. Une tenue sobre, sombre. Passe partout. Avec cet accoutrement, elle passera la soirée à suer, accompagnée mais cachée en solitaire dans l'ombre de ses amies. Alors qu'elle file sous la douche, les notes d'un saxophone qui s'exerce avant le jour J commencent à se faire entendre par le velux entrebâillé du salon. Détrempée, Agathe met un pied hors de la douche. La musique qui résonne depuis la fenêtre de son voisin dans l'immeuble de l'autre côte de la rue est soudain recouverte par la sonnerie de son smartphone.

Oui ? Allo ? répond Agathe en sortant de la salle de bain et en passant le pas de la porte de sa chambre enroulée dans une serviette.
Bonjour Madame Moilavie ? entend-elle au bout du fil d'une voix quelque peu soucieuse.
Oui bonjour. dit-elle en s'asseyant sur le bord de son lit.
Je suis la secrétaire du cabinet d'analyses. Monsieur Collard souhaiterait vous rencontrer assez rapidement. dit l'interlocutrice d'une voix douce.

Silence radio. Agathe a compris. Néo-quinquagénaire elle a passé son premier dépistage la semaine dernière. Le résultat est positif. Enfin façon de parler. Hagarde, elle fait de nouveau face à son miroir. La secrétaire essayant de reprendre la conversation en vain, Agathe appuie sur la touche rouge de son téléphone. Raccrocher.
La musique, Agathe ne l'entend plus. Elle est abasourdie. Sa vision est obnubilée par le vide. Lorsqu'elle revient à elle, son regard est fixé sur sa tenue du lendemain. Déclic. Cette bestiole qu'elle porte en elle, cette foutue maladie qui l'a gangrène de l'intérieur lui rappelle une chose essentielle qu'elle avait volontairement oubliée depuis bien longtemps. Elle est femme. Et elle aussi a le droit au Bonheur. Nue sous sa serviette, volets ouverts, elle s'endort là, sonnée par le coup de fil, les jambes qui pendent sur le bord de son lit en écoutant les dernières notes jazzy du saxophone qui s'apaisent au fil des minutes pour laisser place aux bruits lancinants de la ville.

Jeudi 21 Juin 2007. Jour du solstice d'été et de la fête de la musique.
Comateuse, Agathe entrouvre un œil. Au plafond, la projection rouge de son réveil indique qu'il est 03h52. Comme saoule de la veille ou quelque peu embrumée, elle a du mal à se souvenir. Cauchemar ou réalité ? Elle attrape son smartphone. Appels, Appels reçus, Récents, 17h47...Réalité. Elle envoie valser le téléphone avant de se retourner sur le ventre. Tête dans l'oreiller, Agathe hurle intérieurement. Elle a mal. La légère brise qui lui caresse le bout des pieds l'attire jusqu'à son velux. La lune est pleine. Le ciel dégagé. Les étoiles, si nombreuses, semblent dessiner un tableau abstrait d'une beauté naturellement inexplicable.
Le velux refermé, Agathe se retrouve face à son dressing. Elle saisit sa petite jupe. Un sourire se dessine sur le bas de son visage. Un sourire surprenant. Là, dans la pénombre, elle laisse tomber sa serviette au sol. Dans son plus simple appareil, elle enfile une culotte faîte de dentelle blanche, bien plus sexy que ses culottes de coton habituelles. La jupe, en simili cuir glisse le long de ses cuisses et laisse apparaître ses genoux. Elle attrape la pile de sous-pull et la balance au sol. D'un coup de pied, elle les éparpille pour laisser apparaître au-dessous du tas, un débardeur décolleté que l'une de ses amie lui avait offert il y a bien des années. Sans passer de soutien gorge, elle revêt le haut. Au sommet de son dressing, dans la poussière, elle retrouve sa paire de talons qu'elle s'était offerte à l'occasion du mariage de sa cousine. Après une séance de mise en beauté face à son miroir de salle de bain, Agathe s'observe, se reluque. Elle se sent belle. Elle se sent femme. Il est 4h46 lorsque quelqu'un frappe à sa porte avec ardeur. Par le judas, elle aperçoit son voisin de l'étage inférieur. Agathe marche sur son parquet depuis maintenant une demi-heure avec ses échasses. Il est furax. Elle ouvre la porte et ne laisse pas le temps à l'homme de prendre la parole :

« - Si vous voulez appeler la police faîtes-le. J'm'en fiche ! »

La porte claque avec fracas. Elle est femme et elle s'assume.
Agathe ressent une drôle de sensation. Stress, angoisse mais aussi comme un vent de renouveau. Jusqu'en fin de journée, elle retournera tout cela dans sa tête. Mille fois. Elle a toujours été une femme forte, gardant pour elle ses soucis et essayant de balayer ceux des autres. Il en sera de même aujourd'hui pour le début de sa nouvelle vie.

A 18h, lorsque ses amies la découvrent en bas de son immeuble, leurs regards semblent remplis d'étonnement. Ce soir, comme tous les autres soirs du reste de sa vie, c'est elle qui fera de l'ombre aux autres. Les regards, les remarques, les pensées des autres n'ont plus aucune importance. Ses amies n'en sauront rien. Elle se battra seule contre sa bestiole. Celle qui lui fera du mal mais qui lui aura changé la vie. A tout jamais.
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