Agathe

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Une gamine un peu trop sensible qui écrit plutôt sur wattpad. https://www.wattpad.com/traxhart  [+]

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Sa main entrelaçait la mienne. Et à mon réveil, le lendemain matin, il n’y avait plus personne. Envolée. Mes prunelles n’ont plus jamais eu le plaisir d’admirer son visage. Et pourtant, je repense à cette soirée, à elle, depuis des mois.

Ce visage aux airs de poupée. Avec ses grands yeux ronds qui paraissaient lire en vous, si grands qu’ils semblaient s’émerveiller de tout, comme un enfant qui découvre le monde. Et le soleil lui avait prêté quelques rayons dorés : de magnifiques vagues blondes engloutissaient ses épaules et dégoulinaient dans son dos.

Je me souviens que le ciel avait aussi peint sa peau d’une multitude d’étoiles brunes, parsemées sur tout son corps. Ma constellation préférée était celle de son visage, allant de sa paupière droite à son menton, passant par sa joue gauche.

Et ses longs doigts qui couraient sur le piano de mon appartement me hantent encore. Il n’avait jamais aussi bien chanté qu’avec elle, ses touches ondulaient sous son toucher. Ma peau l’entend encore me murmurer cette mélodie si douce.

Son rire aussi résonne encore entre les murs de ma chambre, mais elle ne m’a laissé que quelques fils d’or sous mes draps. Ces mêmes draps qu’elle utilisait pour cacher ses cicatrices, que je trouvais pourtant si belles.

Son fantôme hante mon esprit et se balade trop souvent dans ma tête. Depuis cette nuit, je la cherche en chaque femme. Mais je ne la vois nulle part. C’est comme si elle n’avait simplement jamais existé. Je n’ai aucun moyen de la joindre et son prénom pour seul indice.

Alors comme chaque fois que je repense à elle, je tente de chasser son image et me reconnecte à la réalité. Je me retrouve alors plongé sous une lumière tamisée, une musique sourde me vrille les tympans et l’odeur de bière me remonte au nez.

Ah oui, nous sommes vendredi soir et j’ai rejoint mes meilleurs amis à notre repère, un bar de la ville tenu par mon oncle, à deux rues de chez moi. Aussi l’endroit de notre rencontre. J’ai toujours l’espoir de la recroiser ici, pourtant cela fait déjà quatre mois.

L’envie de m’amuser refoulé, mes jambes me portent à l’extérieur et je me retrouve assis sur le bord du trottoir, une clope au bout des lèvres pour seule compagnie. La brise glaciale des nuits de janvier me fait frissonner sous mon blouson et mes doigts engourdis ne peuvent compter que sur la flamme de mon briquet pour les réchauffer.

– Salut.

Une voix féminine assez grave me réveille. Mes yeux se lèvent alors vers elle pour découvrir deux iris d’un gris bleuté. Une mèche blonde encombre son visage, ses joues sont rougies par le froid et une grosse écharpe en laine lui mange la moitié du visage. Mais c’est elle.

– Agathe ?

– Salut... Répète-t-elle, plus doucement et l’air gênée.

Mon corps est pétrifié, pendant un moment je ne sais pas si c’est de froid ou de peur. De peur de la voir s’effacer sous mes yeux, qu’elle ne soit qu’une hallucination causée par la fatigue et le trop plein d’alcool.

Lorsqu’elle fait un pas vers moi, j’ose enfin me relever pour lui faire face. Je la surplombe d’une dizaine de centimètres et j’ai envie de l’embrasser. Mais ça fait des mois, alors je me contente de remettre sa mèche derrière son oreille. Elle ne disparaît pas à mon contact et le soulagement s’empare de ma poitrine pour laisser échapper un soupir.

– Salut, réponde-je finalement.

– Comment vas-tu ? Murmure-t-elle presque.

– Ça va, et toi ?

– Bien, je crois.

Elle ne me regarde pas. Ses yeux parcourent toute la rue, s’attardent sur le lampadaire, sur ses bottes. Elle observe toute la nuit, sans me regarder à aucun moment. Le silence s’engouffre entre nous, lourd, fort. Il nous sépare sans aucun effort et je ne sais pas quoi lui dire. Alors que je m’apprête à lui demander ce qu’il s’est passé ces derniers mois, son visage m’affronte enfin et son regard s’encre dans le mien.

– Je suis désolée. Pour la dernière fois.

Seul le moteur d’une voiture qui passe rompt le nouveau silence qui nous enlace.

– Pourquoi revenir maintenant ? Me risque-je à demander.

– Parce que je ne t’ai pas oublié, ce n’était pas juste « un soir ».

Sans prévenir, elle traverse la route pour s’asseoir sur un petit muret en pierre, qui nous sépare des maisons en contrebas. Et je la rejoins, le silence toujours sur mes pas.

– Je t’ai trouvé sur les réseaux, j’ai voulu t’envoyer un message, m’excuser d’être partie comme ça, t’expliquer. Mais je n’y arrivais pas, j’avais peur. Puis je suis revenue plusieurs fois au bar ces deux dernières semaines, mais tu n’étais jamais là.

Alors je n’étais pas le seul à attacher autant d’importance à cette soirée.

– Je t’ai aussi cherchée, mais tu n’étais nulle part...

– Désolée...

La culpabilité ronge ses traits, les sourcils déformés au-dessus de ses yeux moins lumineux que la dernière fois. Mes doigts se glissent délicatement entre les siens et pressent sa paume. Ses prunelles s’attardent sur ma main, mais elle ne me rejette pas.

– Tu étais le premier. Je ne comptais pas te revoir le soir où l’on s’est rencontré, mais le lendemain, et tous les jours d’après, tu n’as pas quitté ma tête, me confie-t-elle.

– Le premier quoi ?

– Le premier qui me voyait après mon opération... Comme tu as dû le remarquer, je n’ai plus qu’un sein. C’était ma vie ou mon sein, évidemment la question ne se pose pas...

Un faible soupir franchit ses lèvres, puis elle reprend.

– J’ai détesté ce corps. J’ai détesté mon corps, d’avoir été faible et malade, puis du reflet qu’il me renvoyait après mon ablation. J’avais peur que tu le détestes autant que moi, et j’ai tellement apprécié notre soirée que j’ai préféré partir.

Je me doutais qu’elle avait été malade, on ne se retire pas un sein sur deux pour le plaisir. Mais qu’elle n’en ait qu’un, qu’elle en ait deux, qu’est-ce que ça change ? Absolument rien. Elle reste la personne qu’elle est à mes yeux.

– Et maintenant ? Demande-je.

– Maintenant quoi ? M’observe-t-elle, perdue.

– Est-ce que ça va mieux ? Est-ce que tu l’aimes ?

Aucun mot ne me parvient. Le silence est revenu, mais je ne veux pas lui faire de place.

– Agathe, je ne veux pas forcément entendre ta réponse, ça ne regarde que toi. Mais il n’est pas si faible puisque il n’est plus malade, il s’est battu, il a réussi à surmonter tout ça. Apprends à être fière de lui, même si ça prend du temps.

De fines larmes s’échappent de ses paupières closes et roulent sur ses joues avant de se faire engloutir par son écharpe. Ma main libre disparaît sous ses vagues dorées et mon pouce revient effacer les traces humides sur ses pommettes.

– Tu es si belle. Mais tu n’existes pas qu’à travers ton corps. Ça aussi, ça compte.

Mon index tapote délicatement son front pour accompagner mes paroles.

– Tu es une femme forte, Agathe. J’aimerais que tu te vois comme je te perçois.

Et avant que des mots ne s’enfuient hors de sa bouche, mes lèvres s’écrasent contre les siennes. Elles sont si douces, si chaudes que je ne sens plus le froid me torturer à travers mes vêtements.

– Et si on rentrait ?

Les coins de ses lèvres remontent timidement vers ses joues, un sourire se dessine enfin sur son visage. C’est le premier qu’elle m’offre de la soirée et j’espère que ça ne sera pas le dernier.
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