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Adrien

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Chris2p2l

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Que s'est-il passé ce jeudi après-midi ? Adrien n'a pas regagné sa classe. Il a mangé à la cantine, on l'a vu faire une partie de ping-pong, et puis il a disparu.
Le lendemain matin, il était de retour. Il avait cessé de disparaître mais aurait voulu être invisible. La directrice est rentrée dans la classe, tout le monde s'est levé, même Adrien, à qui il a manqué quelques secondes fatidiques pour se cacher sous son bureau.

"Où étais tu ? C'est très grave ce que tu as fait ! On va te renvoyer de l'établissement pendant trois jours, ça va te faire réfléchir !..."

Le lundi suivant, Adrien a repris le chemin du collège, comme si de rien n'était. Pourtant, une fois qu'il s'est senti délivré du regard de sa mère, de ce regard long comme un dimanche (et le dimanche qu'il venait de passer avait été un des plus longs dimanches de sa vie !), il a vite changé de destination.

Les galets ricochaient sur l'eau. Il pluviotait. Adrien était tout seul sur cette plage. Adrien était seul au monde. Ce n'était pas la première fois qu'il était seul mais c'était la première fois qu'il l'éprouvait de cette façon. De même qu’il ne s’était jamais senti aussi invisible (cette invisibilité qu’il avait tant souhaitée quand la directrice était entrée dans la classe). Accablé par le remord, mais grisé par cette sensation incroyable de pouvoir enfin échapper au monde.

Adrien ne savait pas, à ce moment, qu’une exclusion temporaire du collège devait être d’abord signifiée aux parents avant de prendre effet. Il ne savait même pas qu'elle devait être signifiée aux parents tout court ; il avait une vision des choses moins alambiquée : il croyait que c'était une affaire entre lui et la directrice ! Et il avait pris une simple menace pour un verdict. C’est pour cela qu’il a fait semblant d’aller au collège ce matin, et qu’à la place, il a jeté des galets dans l’eau.

« C’est très grave ce que tu as fait ! »

La phrase résonne. S’amplifie. Jusqu’à la terreur.

Mais non ; Adrien n’avait rien fait de grave. Il avait même fait quelque chose de très léger, au contraire. Après la cantine, après la partie de ping-pong, il avait eu envie de s’isoler quelques instants. Il lui fallait écrire un poème ! Ceux qu'il avait récités pendant des années au bord d'une estrade en mauvais état lui avaient valu un certain succès. Si j’avais pu photographier le regard de ses institutrices à ce moment là, je pourrais lui en apporter la preuve. Mais Adrien avait d’autres ambitions que les regards amourachés de ces vieilles filles. Elles se délectaient de sa diction, de sa manière de respirer entre chaque vers de Rimbaud, de Hugo, de Verlaine. Pourtant, les mots des autres ne lui suffisaient plus, il avait hâte de trouver les siens. Il voulait passer de l’autre côté de la poésie.

De quoi parlait le premier poème d'Adrien (et était-ce le premier d'ailleurs ?), je ne saurais le dire. Il l'a écrit dans le plus grand secret (dans cet indispensable secret qui prédispose à la création) et ne l'a jamais fait lire à personne.

Mardi, en milieu d’après midi. Une femme affolée au volant de sa voiture. Elle est à la recherche de son fils. La directrice vient d’appeler. Celui qui voulait passer de l’autre côté de la poésie n’est pas allé bien loin finalement. Une Simca 1000 l’a rattrapé.

Adrien s’était enfui d’une réalité qui lui avait semblé désagréable, et se retrouvait, pour la peine, confronté à une autre réalité, franchement brutale.

« C ‘est très grave ce que tu as fait ! »

Ce n’est plus la voix de la directrice qui résonne, c’est celle de la mère d’Adrien. C’est celle de l’humiliation !

Le plus terrible dans cette histoire, c'est que l'adolescent ne pouvait pas se justifier, fournir une quelconque explication tangible, ni même espérer un peu de compréhension, pas plus qu'un semblant d'indulgence. Que pouvait-il dire ? "Je ne suis pas allé en cours parce que j'étais en train d'écrire un poème" ? Au mieux, on se serait moqué de lui.

Une seconde d’inattention, et la voiture part en tête-à-queue, la forêt se met à brûler, le nourrisson tombe dans l’escalier. Sous les vociférations de ses parents, Adrien commençait à penser que ce poème avait été sa seconde d’inattention à lui.

Les années ont passé, évidemment, les cris se sont tus, et même le souvenir des cris s’est estompé. Une seule chose subsiste de l’incendie, une chose inflammable, pourtant. Une chose qu’on peut plier. En deux, en quatre, en huit.... On peut la plier, oui, mais elle ne rompt pas.
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Miraje · il y a
Une chute bouleversante.
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