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Adieu Patrie

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Méla

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Adieu premier, 2, 3
...libres...égaux...fraternité...droits...sans distinction...vie... sûreté...
Peng-Chun eut le malheur d’apprendre à lire et à écrire, avant qu’on lui arrache cette liberté, le cœur.
Il était né dans la Patrie où l’esprit fratricide règne en maître. Les Eminents enferment dans les Divisions selon leurs caprices.
Les Divisions ne sont pas égales en liberté. Sois parmi les Eminents et tu jouiras de tous les droits rêvés par les autres. Inutile ou Vassal, sois méprisé, aliéné.
Peng-Chun faillit être Eminent. Ses valeurs étaient trop proches de la Division des Révoltés. Il fut donc classé parmi eux. Il fallait nier son existence.
Il crut avoir le devoir de mourir... Non. Même la prison aurait été trop sûre pour lui. Il devait être en danger en permanence, traqué. Ainsi n’aurait-il plus le temps de penser, de se révolter.

Adieu 4, 5
...nul...esclavage...servitude...torture...
Charles, Inutile, voulait un travail décent.
L’esclavage ou métier facile – obéissance sans réflexion – est commun dans le pays. Pour les plus chanceux des Divisions malchanceuses, la servitude est à durée déterminée. Pour les autres, elle devient le seul choix, la nécessité à vie.
Personne ne voulut engager Charles après son refus d’obéir à son dernier maître.
Un soir, affamé, il vola...à la mauvaise porte : n’était-ce pas du devoir de l’Eminent de faire respecter ses droits ?
La nuit suivante, trois Soldats le trouvèrent. Ils lui crachèrent dessus, le débarrassèrent de ses haillons, lui brisèrent la mâchoire, l’attachèrent à un poteau à la vue de tous, écorchèrent à vif ses doigts avant de pisser dessus, le maintinrent éveillé. Cela dura des jours. Ils lui arrachèrent la raison. Sa vie, décousue, s’effila finalement, le délivrant de l’inhumanité de ses tortionnaires.
Humain ? Les Eminents sont-ils, seuls, humains par leurs droits ?

Adieu 6, 7, 8, 9, 10, 11
...reconnaissance...personnalité juridique...égaux devant la loi...protection... recours effectif...nul...arbitrairement...détenu...tribunal indépendant et impartial...présumée innocente...
René fut la preuve de la défaillance du système judiciaire de la Patrie.
Les Eminents sont reconnus par le droit. Les autres n’existent pas devant la loi.
Mais parfois, un Inutile peut être protégé sans raison par les Juges, ou les Eminents. Discrimination positive ? Pas toujours.
La Justice arbitre à grands coups de censure, de corruption, d’inexplicable. Le mot est vide de sens ici.
René demanda un procès public pour un détenu, présumé coupable. La foule se rendit compte de la partialité des juges. Depuis, les procès ont lieu loin des oreilles.
René fut arrêté des années après. Il n’eut jamais de procès.
Rien n’oblige à donner la raison de la garde à vue : la main de la fortune s’arrête sur la tête qui lui déplaît.

Adieu 12, 13, 14, 15
...vie privée...réputation...circuler librement...choisir sa résidence... quitter tout pays...asile...droit à une nationalité...de changer de nationalité...
Eleanor était Compteur, favorisée, malheureuse.
Ici, rien n’est vraiment privé. Les réputations sont sans cesse entachées. Les moins abîmées, qui tiennent contre vents et marrés, sont admirées. Eleanor tint sa perle.
Chacun est assigné à un lieu de vie. Les déplacements sont scrupuleusement enregistrés, d’une rue à l’autre.
Interdiction de quitter la Patrie, d’en réchapper. Franchir la frontière tue, merci l’implant.
Impossible de recevoir l’aide des autres pays qui ne savent pas notre existence.
Pourtant, Eleanor chercha l’asile par la nationalité. Sa demande n’aboutit jamais. Officiellement, elle tenta de s’expatrier, mettant ainsi fin à ses jours.
Depuis, personne n’a tenté de changer de nationalité. Les habitants ont-il seulement une nationalité ? Pour former une nation, il faut partager quelque chose.

Adieu 16, 17
...droits égaux...mariage...consentement...famille...propriété...
Charles, Vassal, se maria. Il n’aurait pu espérer contrat plus avantageux. Il avait signé son aliénation. Le bonheur de Charles mourait au profit de celui de sa femme.
Quand elle tomba enceinte, il crut que son bonheur pouvait renaître. Le petit né, sa femme était fière d’avoir fait son devoir.
Elle voulut l’abandonner comme beaucoup choisissent de le faire. Mais Charles refusait de le laisser, ce bébé qui lui avait rendu sa vie. Une ligne de son contrat de mariage l’empêcha de garder et protéger son enfant.
Déchiré, Charles ne sourit plus jamais. Sa femme lui avait tout pris jusqu’à ce qui l’avait fait exister. Rien ne lui appartenait.
Rien n’appartient vraiment aux habitants de la Patrie.

Adieu 18, 19
...liberté de pensée...de changer...liberté d'opinion...d'expression...
Hernan était inconstant. On ne pouvait l’enfermer dans une seule Division catégoriquement. On l’assigna chez les Scientifiques.
Cela le tuait à petit feu de devoir n’être que cela. Il n’aurait pas plus supporté n’être qu’Alimentaire. Il fut condamné plusieurs fois à la prison pour tentative de trahison de Division. Il n’exprima plus ce qui lui pesait sur le cœur. Il pensait. Et il se disait que si sa Division inventait la liseuse de pensée, alors il n’y aurait aucun habitant hors des prisons.
Aujourd’hui encore, la pensée n’est pas lue, mais c’est la seule qui soit libre.

Adieu 20, 21
...liberté de réunion...d'association...affaires publiques...fonctions publiques...volonté du peuple...
John, adolescent, cherchait à réunir les habitants de sa rue pour contester les décisions des Eminents. Or, pour ne pas attirer l’attention, mieux vaut rester seul, en dehors des réunions hebdomadaires de Division, obligatoires.
Naturellement, on pensa que John serait un Révolté. Mais les Eminents l’intégrèrent à leur Division. Il avait la possibilité d’appliquer la volonté du peuple.
Pourtant, il ne parvint pas à faire de ses rêves de jeunesse une réalité. Au début, il tenta par l’usage habile de sa parole de manipuler les autres Eminents. Mais peu à peu, à leur contact, il glissa, contre lui-même, vers ce qu’il avait toujours rejeté. Son art oratoire devint un nouvel outil contre le peuple.

Adieu 22, 23, 24, 25
...droit à la sécurité sociale...dignité...conditions équitables et satisfaisantes de travail...rémunération équitable...droit au repos...aux loisirs...niveau de vie suffisant... sécurité...protection sociale...
William était Nettoyeur, vivant dans l’insécurité, le mépris, rémunéré selon l’humeur de son employeur. Il n’avait pas toujours de quoi se nourrir.
Il ne faisait pas un métier facile. Il n’avait pas plus le droit à des pauses.
Il parvint malgré cela à vieillir : malheur supplémentaire. Il ne pouvait travailler autant qu’avant. Aucune aide ne lui était destinée. Il ne comptait plus ses chutes. William n’avait plus de dignité, il pouvait crever dans la boue.

Adieu 26, 27, 28, 29
...éducation...épanouissement...compréhension...tolérance...vie culturelle...arts...progrès scientifique...auteur...ordre...devoirs envers la communauté...respect des droits et libertés d'autrui...
Alexander ne reçut pas d’éducation, comme la plupart. Il mendia ses savoirs. Il parvint à apprendre à lire, à écrire. Alexander put rejoindre les Cultivés et étudier.
Fasciné par les œuvres non censurées, il pensait l’art essentiel à la culture. On le chargea d’en faire. Les fruits de son esprit n’étaient pas protégés. Ses fleurs étaient celles de la Patrie, pas d’un artiste, pas d’un auteur.
Le désordre finit par lui percer le cœur. Il se mit à dénoncer les guerres civiles. Il avait ce devoir envers le peuple, ce devoir de montrer l’ineffable. C’était l’aboutissement de son développement personnel.
On le censura, définitivement.
Dans ce pays, on ne doit rien à personne. Ne limite pas le peu de liberté que tu as pour l’existence d’autrui.

Adieu 30
Aucun Adieu du présent texte ne peut être interprété comme impliquant pour la Patrie un devoir quelconque de se livrer à une activité de purge dans la Division des Révoltés visant à la destruction des droits et libertés qui y sont bafoués.

PRIX

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M. Iraje · il y a
Au fil d'une énumération astucieuse, l'absence et la privation. Belle idée.
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Méla · il y a
Merci !
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RAC · il y a
Beau travail !
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Cécile Gas · il y a
La Corée du Nord? La RDA?
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Méla · il y a
Ni l'un, ni l'autre, une autre époque hors du temps, un autre territoire hors du monde.
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Ousmane Waraba Sanoh · il y a
Un texte fort de sens !
Je l'ai bien aimé.
Je vous invite à lire et soutenir mon texte
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/la-quete-du-depassement-de-soi

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Adjibaba · il y a
Vous avez une très belle et légère écriture.
Le texte est autant riche dans le fond que dans la forme.
Je vous accorde mes voix avec plaisir.
Si vous un instant, passez donc me lire dans "Entre justice et vengeance" et donnez moi votre avis : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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Méla · il y a
Merci, je vais vous lire.
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Utilisateur désactivé · il y a
Mes voix, votre texte est bien écrit ! Merci de découvrir mes textes sur ma page.
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Méla · il y a
Merci.
J'y vais.

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Issouf Nassa · il y a
Vous nous donnez a voir un texte tres beau en la forme et au fond.
Je vous invite a soutenir l'epopee d'un peuple https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/trente-deux

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Méla · il y a
Merci, je suis allée voter pour ce texte.
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Jenny Guillaume · il y a
Un texte original à la construction intéressante :)
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Zouzou · il y a
non, ce n'est pas un au revoir ! toutes mes voix
je concours aussi , si vous aimez

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Méla · il y a
Merci, je suis allée vous encourager pour la finale !
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Zouzou · il y a
MERCI, Méla ! c'est gentil à vous...
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