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fdoillon

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FINALISTE
Sélection Jury

Marie, elle n'était ni tout à fait une autre, ni tout à fait moi-même. Elle était fille de pêcheur, à Granville, et logeait seule avec son père, dans une de ces petites maisons blanches de la rue du Port.

Elle m'attendait chaque été, assise sur le même rocher. Je la voyais dès la Promenade du Plat Gousset. J’avais envie de courir, de sortir du nid familial et de m’envoler vers elle, d’un coup, vers nos jeux incessants, illuminés par nos imaginaires sans limites. Mais peut-être que cela ne se faisait pas.

Alors, chaque matin, c’était le même rituel. Dès que serviettes, seaux, pelles, râteaux, parasol, tamis, étoiles de mer en plastique bleu, jaune, rouge étaient posés sur la plage, je m’échappais enfin. Libre. Pour la rejoindre, et vivre des journées de joie absolue. Elle et moi. Uniques au monde, au milieu des bigorneaux, des chapeaux chinois, des crabes et des crevettes.

Elle m'apprenait mille tours extraordinaires. Comme jouer avec les sourires du soleil qui luisait dans les flaques de mer. Ou encore se cacher derrière un caillou, pour effrayer gentiment les tout petits poissons qui nageaient en bande et partaient toujours du même côté, à toute allure, sans se cogner. Nous fabriquions des barrages, des forteresses de belle allure qui se dressaient fièrement contre les vents et les marées, luttaient avec courage et naïveté, avant de sombrer puis disparaître à jamais, emportées par une mer désinvolte et moqueuse.

Et puis un jour, j’ai eu quinze ans.

Puis vingt, puis trente. Puis cinquante. Puis maman est morte, aujourd'hui.

Nous sommes tous massés au cimetière Notre-Dame.

C'est l'été. Pourtant le froid et la grisaille jouent à cache à cache dans les petites allées de pierres. Les grandes croix de granit lancent dans le ciel pâle leur cou grêle pour surveiller la mer, opaque et grise, qui s'agite en contrebas. Mon père, tordu comme un vieux chêne recroquevillé au bord du gouffre, essuie quelques larmes qui partent au vent marin. Mon frère, ma sœur et toutes nos familles. Les amis. Les voisins. Ils sont tous là pour maman, immobiles, dans le silence à peine contrarié par le faible murmure des vagues et des corneilles usées.

Et puis, il y a Marie. Ni tout à fait une autre ni tout à fait moi-même. Un peu à l'écart des gens. Je voudrais lui prendre la main mais peut-être que cela ne se fait pas. Lui chuchoter des choses. L'emmener courir sur la plage, juste un peu plus bas, au-delà de nos vieux étés.

Puis les voitures reprennent le chemin des Douanes et nous emmènent vers un ailleurs qu'on ignore. Je me retourne, pour un dernier regard par la vitre arrière.

— Pourquoi, tu te retournes ? me demande mon fils, serré contre moi. Il n’y a personne. À qui tu dis au revoir ?

Je me retourne encore une dernière fois. Marie est toujours là, ni tout à fait moi-même, ni tout à fait une autre, devant la porte entrouverte et désuète du cimetière. Évanescente et tranquille.

Alors, à voix basse, dans un sanglot, je crie : « Adieu Granville ! »

PRIX

Image de Hiver 2019
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Fred Panassac · il y a
J’ai apprécié, j’apprécie toujours, je revote !
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Alain de La Roche · il y a
Émouvant.
Pour avoir fait resurgir en moi de vieux souvenirs proches des vôtres... merci.
Mon vote.

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Gabriel Meunier · il y a
du vécu simple, tellement beau !
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Marie Kléber · il y a
C'est très beau, simple et beau. Une évocation tout en tendresse des souvenirs d'enfance, ceux qui nous font ou nous font grandir.
J'ai apprécié la poésie de ces lignes.

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M. Iraje · il y a
Encore un vrai coup de ♥♥♥ pour cette sobriété, cette simplicité du propos qui laisse sans voix et la gorge serrée ...
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Samia.mbodong · il y a
Bravo pour ces souvenirs d'enfance, de vacances, d'adieux. Un tres beau beau texte rempli d Amour
Merci j'aime je soutiens
Samia
je suis aussi dans une autre finale

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Cri · il y a
belle histoire
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Osi · il y a
Cette Marie rappelle comme une blessure qui met du temps à guérir avec l'âge...
Ce texte a mis mon cœur à vif.

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Artvic · il y a
Un très beau texte émouvant. Je vote.
Je vous envite

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keepwalking · il y a
Trés ému...mes souvenirs d'été à Rothéneuf...quel beau texte plein de sensibilité et d'émotions traduites avec tellement de finesse, de justesse, de sous-entendus et de retenue...Toutes mes voix! Je n'ai pas tout à fait dit "adieu" encore à Cancale dont vous reconnaîtrez sans peine la bisquine sur mon avatar !
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