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Acide

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Jacques avait tout abandonné pour la grande aventure. Il arriva par un bel après-midi dans cette ville du Sud de la France. Il ne connaissait personne mais il était persuadé que cela allait vite changer, il avait trop d’énergie, son cœur battait trop fort, son enthousiasme était trop grand. En effet, il n’avait pas fini son jus d’orange, assis à la terrasse de ce café, sur la place du marché, qu’une fille l’accosta pour lui demander une cigarette. « Je ne fume pas, » lui dit-il, « mais je peux t’offrir un verre, si tu veux ! » Et, joignant le geste à la parole, il tira galamment une chaise. « Je m’appelle Élise, et toi ? » Soupira la jeune femme en s’asseyant. « Moi c’est Jacques ! » Répondit-il en souriant. La glace était brisée. La chance était là, à portée de la main, il le sentait, il n’avait qu’à la saisir. Élise semblait connaître tout le monde ; des groupes de jeunes vinrent les rejoindre à tour de rôle, tous plus différents les uns que les autres. Qui avait les cheveux longs et le jean déchiré, qui, le crâne rasé et le corps couvert de tatouages, et qui, semblait sortir de l’opéra, en costume et nœud papillon. Comment était-il possible que tous ces gens se connaissent, qu’ils se fréquentent ? Jacques ne se posait pas vraiment la question, il était bien décidé à vivre son rêve... et dans les rêves, tout était possible. « On va passer la soirée chez Bernard, » lui dit Élise, « ses parents sont partis en vacances pour la semaine ! Tu veux venir ? »
Quand il arriva, vers huit heures et demie, la jeune femme semblait l’attendre, adossée contre le mur de la grosse bâtisse. Elle l’entraîna à l’intérieur et, de peur peut-être qu’une autre fille ne le lui dérobe, elle l’embrassa à pleine bouche. La partie commençait bien ! Malheureusement, cela n’allait pas durer... Bernard annonça qu’il était pourvu de « bonne marchandise », et par là, il voulait dire de drogue. Il déposa un plateau sur une table en décrétant que chacun devait se servir, il ne tolèrerait aucune abstention. Jacques loucha sur le plateau, il n’en croyait pas ses yeux. Il y avait là des pilules de différentes couleurs et des petits carrés de buvard imprimés d’une étoile rouge. Que voulait-on lui faire avaler ? « Oh, ne t’en fais pas, va, » lui dit Élise en s’emparant d’une petite étoile, « tiens, ouvre la bouche, tu vas voir, c’est super ! » En d’autres circonstances, Jacques aurait refusé, il serait même parti sur le champ, mais Élise était trop belle, trop engageante, et après ce baiser langoureux, il avait très envie d’aller plus loin, il ne voulait déjà plus la perdre. Il ouvrit docilement la bouche et elle y déposa le petit morceau de buvard. Bah ! Que pouvait-il lui arriver de mal ? Et puisque tout le monde en prenait, ce ne devait pas être bien dangereux.
Dix minutes s’écoulèrent sans que rien ne se passe, l’assistance attendait la réaction sublime, et puis tout d’un coup, le cœur de Jacques se mit à battre la chamade. Il ne sentait plus ses muscles. Il lui semblait que s’il était parti en courant, il aurait battu le record du monde du cent mètres, des mille mètres, des cent mille mètres ! Un ricanement nerveux s’était emparé de lui et ne voulait plus le lâcher, et d’après ce qu’il en voyait, les autres n’étaient pas dans un meilleur état. Certains se roulaient sous les tables, secoués de spasmes hystériques, d’autres au contraire, montaient dessus pour danser la danse de saint Guy. Plus loin, d’autres encore, se déchaînaient au rythme d’une musique électronique, semblant être possédés par quelque démon. Élise le regardait d’une façon vraiment bizarre et lui racontait quelque chose d’absolument incompréhensible. Elle aussi rigolait comme si sa rate allait éclater. Tout semblait irréel ; les objets que Jacques touchait n’avaient plus de consistance, comme cette bouteille de vin, qu’il échappa d’ailleurs, et qui s’écrasa par terre sans que personne n’y trouve à redire. C’était le chaos complet. Les uns criaient à tue-tête, les autres couraient dans tous les sens, se heurtant çà et là contre les meubles sans aucune douleur apparente. Jacques se croyait dans un autre monde, il se sentait léger comme une plume, il se demandait d’ailleurs s’il n’aurait pas pu s’envoler par la fenêtre comme un oiseau, et il l’aurait sans doute fait si Élise ne l’avait pas retenu in extremis par la manche.
Des heures et des heures s’écoulèrent, dans l’insouciance et la folie, avant que chacun ne commence à redescendre de son petit nuage, et puis tout d’un coup, à la surprise générale, une voix autoritaire s’éleva d’un haut-parleur : « Police ! Personne ne bouge ! »
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Kiki · il y a
une soirée plutot pas ordinaire. Le rêve ne dure qu'un instant car la chute est terrible; Bien écrit bravo.J'ai aimé je vous le fais savoir.
je vous invite à l'occasion à venir lire le poème sur les cuves de Sassenage et vous guiderai dans les entrailles de cette cavité magique dont la terre est sacrée. MERCI d'avance

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Elena Hristova · il y a
Euuh, le titre me paraît très adapté, sinon j'ai eu chaud durant toute la lecture, mais la chute m'a fait un petit effet douche froide.
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