Ablutions matinales

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26 ans, lecteur assidu de littérature classique, de philosophie, de poésie, de fantastique, de thriller, de science-fiction... Amoureux volage de La Fontaine à Houellebeck, en passant par Proust  [+]

Il est une vérité que chaque addict connaît, qui les rassemble tous, qui unit toutes les drogues sous un même étendard. Chacune, bien sûr, a ses spécificités, et il serait indécent de comparer la démarche hésitante de l’alcoolique avec la pupille dilatée du cocaïnomane. Mais aussi différents que nous sommes, nous nous confrontons – notre vie s’y réduit même souvent – à une seule véritable question : comment vivre avec le manque ? Si cette approche peut sembler caricaturalement pragmatique, c’est que le pourquoi, arme préférée de nombreux philosophes, n’a aucune prise sur l’urgence, sur la nécessité, sur la servitude liée au manque. Pourquoi est une interrogation que seuls peuvent se permettre les rassasiés, les repus. Après la guerre, après la famine, alors peut éclore la philosophie. L‘addict n’en est pas là. Je n’en suis pas là. Non qu’une telle question me paraisse absurde. J’envisage vaguement qu’on puisse la poser, mais elle me semble hors de propos. Hors champ. Elle suppose l’initiative, la recherche de possibles, l’égrenage de causes quand je lui préfère (à mon insu, croyez-le) le rite rassurant et répété, la recette contre le mal, contre le manque. Réitérer, chaque jour, ces ablutions matinales. Chez moi, le manque me tiraille dès le réveil, légèrement en dessous du plexus solaire. Il me gagne et me ronge, me persuadant de rester couché, indéfiniment. Peut-être le mot même de réveil est -il trop fort. Disons que le manque profite de l’aube pour s’immiscer entre mes draps et venir enserrer mon corps endormi. Il peut se passer des heures dans cet état amorphe, sombre, végétatif. Tout paraît compliqué, les draps aux vives couleurs de camomille sont maintenant rouge sang, ils coulent sur moi, cherchant à m’étouffer. Et ils m’étouffent, provisoirement. Je retombe alors, le temps d’une demi-heure, dans un sommeil froid, sans rêve, sans espoir. Ce n’est pas la nuit dans laquelle on se complaît à s’envelopper, celle que le chant des oiseaux vient relever, celle enfin qui promet de nouveaux lendemains. Ce sont plutôt des pelletées de terre qui vous masque la vue et que vous savez être le signe avant-coureur d’une nuit plus profonde, plus silencieuse, plus éternelle. Il n’est pas exagéré de mesurer l’espérance de vie de l’addict par sa réponse à ces angoisses matinales. Le rite a ceci de rassurant qu’il écrit noir sur blanc le programme de votre journée. Il réduit la liberté à sa plus simple expression, à celle de suivre méticuleusement des tâches assignées. Qui les décide, ces tâches ? Serait-ce moi ? Serait-ce Dieu ? Serait-ce le hasard ? Serait-ce le choc de particules élémentaires ? Je ne dis pas que ces questions sont dénuées d’intérêt, mais bien plutôt que si vous vous les posez, vous êtes sauvés, vous êtes entré dans le Royaume. Ses portes ne me sont pas encore ouvertes. Ma chance à moi n’est pas là, dans l’instant de grâce, elle est dans la routine à laquelle je m’accroche comme à un canot. De toute ma journée, le seul instant qui ne soit pas décidé est celui que je confronte maintenant. Sortir du lit, tout le reste suivra. Addicts de tous bords, nous avons réduit le champ des possibles à ce choix binaire : se lever ou non. Notre génie, qui explique notre survie relativement longue (qui en étonne d’ailleurs plus d’un), est de ressasser ce choix chaque minute, chaque seconde. Ainsi, toute réponse négative augmente la probabilité d’un succès futur. Mais est-ce vraiment le cas ? Je n’en suis plus si sûr. Et de quelle côté, au fond, est la vraie délivrance ? Tout est flou à présent et j’accueille le rythme des pelletées de terre d’un sourire machinal. Il n’y aura plus, pour moi, d’ablutions matinales.
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Les Histoires de RAC · il y a
Troublant & dur ce texte. Le plus redoutable est sûrement le manque d'amour...