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A41

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Steph

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Pour éviter les embouteillages, j’avais décidé de partir tôt le matin. Sur l’autoroute A41 en direction de Chambéry, j’étais seul au volant de ma voiture de fonction. Une Clio blanche, avec pour uniques décorations, les logos rouges de ma société collés sur les portières. Je vendais du matériel médical pour les laboratoires d’analyse, et une agence de graphisme avait dessiné, pour quelques milliers d’euros, un tube à essai incliné sur fond de goutte de sang.

De la Vallée du Grésivaudan jusqu’au Massif des Bauges, les brumes matinales ne s’étaient pas encore dissipées. Le gris dominait le ciel, et effaçait toute notion de relief. Les sommets environnants qui me servaient d’habitude de repères étaient invisibles. En roulant, je pensais à mes deux rendez-vous que j’avais réussi à planifier dans la même matinée, et surtout à la brasserie que j’avais repérée en centre-ville sur Google Maps. Si mes clients se montraient coopératifs, je pouvais espérer déjeuner aux alentours de midi trente.

Le GPS du tableau de bord traçait une ligne verticale au milieu de l’écran tactile, et le régulateur de vitesse calé sur 130 achevait de rendre mon trajet monotone. Même la radio se mit à grésiller, et je dus me résigner à l’éteindre.

Dans le rétroviseur, j’aperçus une voiture noire. En y regardant de plus près, je vis qu’il s’agissait d’un corbillard. Sa peinture brillait comme une pierre tombale que l’on vient tout juste de refermer. Le chauffeur et son passager, deux employés des Pompes Funèbres, se ressemblaient comme des frères jumeaux. Mêmes costumes gris sombres, mêmes visages impassibles. Coincés dans leurs fauteuils, ils étaient de marbre.

Je me sentis soudainement mal à l’aise avec, pour ainsi dire, la mort aux trousses. Je ne pouvais pas m’empêcher de penser, qu’un jour ou l’autre, nous allions tous finir allongés dans un de ces drôles d’engins aux allures de grand break vitré. Je diminuai ma vitesse pour les laisser me doubler, mais ils ralentirent également. Quand j’accélérais, ils accéléraient aussi. A quel jeu morbide étaient-ils en train de jouer ?

Histoire de les semer, je m’engouffrai sans prévenir sur une aire de repos... en espérant qu’il ne soit pas éternel. Sur le parking désert, toutes les places étaient libres. Je me garai en épi et courus jusqu’aux sanitaires. Devant le grand miroir, j’actionnai le distributeur de savon et passai mes mains sous le robinet automatique pour me rincer le visage. En relevant la tête, je vis le reflet des deux croque-morts dans la glace. Ils étaient là, dans mon dos, droits comme des I majuscules dans leurs costumes impeccables. Leur présence me glaça le sang. J’avais l’étrange sentiment qu’ils venaient me chercher. Je fonçai me réfugier dans les toilettes réservées aux handicapés, et restai un long moment à attendre, paralysé par la peur. Au plafond, un haut-parleur diffusait une mélodie censée détendre l’atmosphère. La musique produisit sur moi l’effet contraire. Régulièrement, je regardais l’heure sur mon portable, sans oser m’en servir pour prévenir les clients de mon retard.

Au bout d’une vingtaine de minutes, je me contorsionnai pour regarder par-dessous la porte. Il n’y avait plus personne. En sortant de ma cachette, plus ou moins rassuré, je sentis comme une odeur de sang. Devant ma voiture, un employé de l’autoroute évacuait le cadavre d’un animal dans un sac en plastique. Je n’étais pas superstitieux, mais tout de même, un chat noir éventré devant le pare-chocs de ma Clio, cela avait de quoi me donner des frissons. Un peu plus loin, les deux croque-mort fumaient tranquillement une cigarette, les fesses posées sur le capot du corbillard. A l’arrière, le cercueil était ouvert et vide, comme si la place était à prendre. Alors que je démarrais, je les vis jeter leurs mégots sur le trottoir et reprendre la route à leur tour.

Le régulateur en position off, je me mis à rouler de plus en plus vite. Sans m’en rendre compte, je prenais des risques insensés. Il n’y avait rien à faire, le corbillard était toujours là, quelques mètres seulement derrière moi. Impossible de le distancer. Obnubilé par ce que ce qui se passait dans mon rétroviseur, je ne vis pas arriver la barrière de péage et les véhicules arrêtés devant.

Le choc fut terrible. Heureusement, le déclenchement de l’airbag me permit d’éviter le pire. Avec leurs puissantes pinces hydrauliques, les pompiers réussirent à me désincarcérer en découpant ma portière blanche décorée de son logo en forme de goutte de sang. A demi-conscient, je pensais à cette brasserie du centre-ville dans laquelle j’aurais bien aimé m’arrêter. Dans l’ambulance du SAMU, harnaché sur mon brancard, je me sentais presque rassuré. J’étais blessé, mais j’avais enfin réussi à échapper à la mort et à ses ambassadeurs.

Je tournai péniblement la tête vers l’avant du fourgon. Dans leur uniforme blanc, le conducteur et son passager me regardèrent tous les deux en même temps. Ils étaient là, le visage impassible, les deux croque-morts de l’A41.

PRIX

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Jusyfa · il y a
Bonjour Steph, je découvre ce TTC macabre à souhait ! très beau et porté par une plume de qualité. Bravo ! j'ai apprécié le style.
Julien.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/pour-un-dernier-sourire
Si ce n'est encore fait, ce texte est en finale, merci de le soutenir.

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Joëlle Brethes · il y a
Oups… Je viens de récupérer ma connexion après 5 jours de privation et me voici à claquer des dents en lisant votre texte ! ;-)
Bonne journée et à bientôt :)

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Steph · il y a
Merci Joëlle !
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Yoyo · il y a
Toujours aussi bon :)
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Steph · il y a
;-))
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Maryse Smagghe · il y a
Super Stéphane. Maintenant j'y regarderai à 2 fois avant de m'arrêter sur les aires d'autoroute.
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Steph · il y a
Merci Maryse !
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Isabelle Lambin · il y a
Gloups ! Un cauchemar éveillé ! Super récit
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Steph · il y a
Merci Isabelle !
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Lomi Lomi · il y a
Une véritable histoire d'Ankou ! Mais deux ankous c'est flippant !
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Fabou · il y a
Bravo Stéphane ! Bien écrit, style court, vivant, efficace ! on est vraiment en haleine ; et j'adore les jeux de mots ! seul bémol : la fin ... qui me laisse un peu sur ma faim ! J'attendais quelque chose de plus macabre ou carrément drôle ! En tout cas tu as tous mes encouragements !
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Steph · il y a
Merci Fabou !
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Zouzou · il y a
la faucheuse est souvent là où on l'attend le moins , MES VOIX !
je suis aussi en lice avec ' La rue du temps perdu '

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Steph · il y a
Merci Zouzou !
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François Duvernois · il y a
Fantastique, humoristique, une histoire bien menée. Toutes mes voix.
Si vous avez le temps et l'envie, je vous invite à découvrir "Maréchal, nous voilà"

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Marie · il y a
Dramatique et...dröle !
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Steph · il y a
Merci Marie !
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