À VAU-L'EAU

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La file s’allonge, sans fin... Tentes, tréteaux, une métropole sortie du sable, comptoirs, haut-parleurs et poussière chaude. Des femmes surtout, les hommes sont à la guerre ou disparus, viennent grossir les rangs sous un soleil de plomb pour atteindre le « Bureau Central ». Vêtue d’une irréprochable robe aux couleur éclatantes, pied-de-nez des humbles à la misère universelle, la mère trouve la force d’esquisser un sourire, celui du devoir accompli. C’est le prix de la survie, juste pour atteindre demain. Sans sa fille, Amina ne serait pas là. C’est pour Zahia, son trésor, qu’elle résiste. Seule, elle resterait au village dans son coin. Des centaines de femmes les précèdent mais Amina préfère se dire que derrière, on les envie. Zahia a décidé pour ne pas pleurer que tout ceci n’était qu’un jeu. Faire la queue pour un jouet, un ballon, une poupée de chiffon, même sous le soleil, ça va ! Le lendemain elle imaginera une kermesse, un concours de la plus belle robe... La mission, échanger leur maigre récolte contre... un peu d’eau.

Dans ces coins reculés du globe, ignorés des milliardaires invisibles, la détresse est reine, grossie cent fois à travers la loupe "Afrique" qui transforme la lumière en feu. Il faut attendre les caprices du ciel pour boire alors qu'un puits soulagerait des milliers de gosiers brûlants... L’homme sait creuser des geysers de pétrole, qu’attend-il pour faire jaillir du même sable de simples fontaines ? Une guerre de l’eau se profile à l’horizon et l’abandon progressif de ce qu’on appelle pudiquement les « énergies fossiles » ouvrira aux "milliardaires invisibles" de nouveaux champs d’action...

Plus fou encore, avec un bond en avant de quelques décennies... !

« Un euro, vous êtes sûr ? »
« Un euro, c’est le prix. »
« Comment voulez-vous qu’on fasse à ce prix-là avec une famille nombreuse... ? »
« C’est votre problème, faites moins d’enfants ou changez vos habitudes de consommation... »
« Mais nous sommes dans le Jura, ne me dites pas que c’est à cause de sa rareté... »
« Jura ou pas nous sommes obligés de l’importer, tout est à sec ! Vous savez bien que le pétrole est interdit et que les chauffeurs roulent la nuit à leurs risques et périls...»
« Vous devriez au moins annoncer les prix à l’entrée du parking... »
« Si nous le faisions, la file d’attente serait dix fois plus longue, nous sommes les moins chers, nos amis suisses passent la frontière tous les jours ! Je vous assure, estimez-vous heureux, ça pourrait être pire... »
« Pire qu’un euro la pièce ? »
« Ohé ! Devant, on est pas à la messe, faut bouger, j’ai des bornes à faire moi... ! »
« Oh ça va derrière, cool, on peut parler! Un euro pièce, c’est pas donné !»
«  C’est le prix le plus bas, alors avancez ou quittez la file mais ne bloquez pas les gens... ! »

Dans le désert, Amina et Zaia sont enfin passées. Elles ont troqué leur maigre récolte d’herbes et d’épices. La mère et la fille, dans leurs superbes étoffes aux couleurs de la vie ne se plaignent pas, ici, le minimum, c’est déjà beaucoup. Elles vont rapporter l’or liquide au village et peut-être qu’une plus pauvre en aura part...
La file s’étire, on dirait un camp de migrants mais non, ç’est un lieu d’échanges. On y troque ce qui se mange, se fume, des tissus fait-main, ses propres cheveux contre... de l’eau.

Dans le Jura nous retrouvons, toujours quelques décennies plus tard, notre famille.

« Vous êtes sûrs de ne pouvoir faire un effort, nous venons de loin et je suis un client régulier."

« Regardez derrière vous cher monsieur, rien que des clients réguliers ! Cinq degrés de plus en quarante ans et voilà le résultat ! La Compagnie des Panneaux Solaires vient d’être rachetée et les prix « flambent » ! Z’avaient qu’à pas fermer toutes les centrales en même temps ! Nous, on y est pour rien...

« Bon, puisque il faut y passer... Rappelez-nous les tarifs... »

« Si vous prenez plusieurs « bacs » à partir de cinq c’est quinze euros. Sinon, à l’unité, le grand format, c’est un euro.

« Un euros...le bac ? »

« Vous êtes un petit malin vous ! Et pourquoi pas le congélateur ? »

« Bon, alors on disait, le grand format, un euro le...

« Le glaçon... »
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Eve Nuzzo · il y a
Redoutablement efficace.

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