A trop aimer

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Père, grand père, cheveux blancs, très blancs. Amoureux par dessus tout des rivières, de l'eau qui court, des fleurs des champs et des troupeaux de Sallers et de Charolaises. Adepte des songeries  [+]

J’ai décidé de retirer la photo de son cadre, il était temps, je ne pouvais plus la supporter. Je l’avais d’abord mise sur mon bureau. C’était une mauvaise idée. Je passe de longues journées à travailler dans cette petite pièce dont la porte-fenêtre donne sur le jardin ; j’y suis dès huit heures du matin et inéluctablement, mon regard se posait sur elle. Alors les souvenirs revenaient, et avec eux la nostalgie, parfois les larmes me montaient aux yeux. Pourtant deux années se sont déjà écoulées depuis sa disparition, mais même aujourd’hui la douleur est encore très vive. J’ai alors déplacé la photo, l’accrochant dans la même pièce, mais derrière moi. Je me disais : ‘’comme ça tu la verras moins !’’. Ce n’était pas la bonne solution puisque je la sentais dans mon dos, me regardant, attentive à ce que je faisais, semblant lire par-dessus mon épaule ce que j’écrivais. Souvent, je me retournais vers elle et la contemplais avec amour, avec regret. Je me surprenais à lui adresser la parole. Des mots simples, un peu bébêtes, du genre : ‘’ qu’est-ce que tu en penses ? Tu ne t’ennuies pas trop à m’attendre ainsi ? Tu préférerais que nous sortions un peu ?’’. La photo était si expressive que de nouveau je me laissais envahir par les regrets, surtout ceux des moments passés ensemble. Je lui ai alors fait subir un nouvel exil. C’était un bel après midi de juin et les souvenirs revenaient à ma mémoire. Nous aimions nous promener le long de notre chemin préféré, le chemin du canal, comme nous l’appelions, à cette époque toujours bordé de coquelicots, de violettes, d’herbes folles, d’héliotropes, de primevères, d’ancolies, de muscaris. Je me suis décidé à refaire cette promenade car j’avais une grande envie de revoir ces lieux. Ceci me fit plus de mal que de bien. Particulièrement remué par ces souvenirs, je me suis dit en rentrant à la maison qu’il était inutile de continuer à me faire souffrir ainsi en ayant auprès de moi, à portée de mes yeux cette silhouette tant aimée. Emporté par une nouvelle résolution, très courageuse je le reconnais, j’ai pris le cadre avec sa photo et suis allé le remiser au premier étage, qui constitue une sorte de grenier dans lequel j’entrepose tout ce qui ne m’est pas d’une utilité immédiate.
-Mais qu’avait-elle de si exceptionnel, me direz-vous ? C’est très difficile d’exprimer les raisons qui font que vous ressentez de l’amour pour un être. Son physique, sa personnalité me paraissaient si attachants ! Il est vrai que c’est très subjectif, mais c’était ainsi. Elle était toute bouclée, ses yeux étaient noirs mais ils brillaient d’une lumière étonnante, porteuse d’une grande affection. Elle était un peu forte mais cela lui allait plutôt bien. Lorsqu’elle venait s’asseoir à côté de moi, souvent elle blottissait sa tête contre mon épaule à la recherche d’une caresse qui sans doute devait la rassurer. Nous prenions toujours nos repas ensemble, c’est moi qui préparais les repas. Elle essayait de maîtriser sa gourmandise mais je comprenais que pour elle c’était difficile. Ses efforts m’attendrissaient !
Souvent elle venait me rejoindre dans mon bureau pendant que j’écrivais. Elle s’installait dans un fauteuil en osier et veillait à ne pas me déranger. Mon travail exige beaucoup de concentration, vous le devinez. Soit elle me regardait, avec beaucoup d’attention je dois le dire, soit elle faisait sa petite sieste. Si elle respirait bruyamment, elle ne ronflait pas. En tout elle était discrète.
Nous échangions assez peu, c’est étrange pour deux êtres qui s’aimaient tant, mais c’était ainsi. Nos silences étaient éloquents, nous nous regardions en amoureux. Parfois elle se rapprochait de moi, et me faisait un câlin. Nous adorions nous promener ensemble. Soit je sortais la voiture et nous partions au hasard, à la découverte de notre département ; soit nous faisions de longues marches à pied, notamment le long de ce canal que je viens d’évoquer, mais aussi dans les collines. Nous aimions tous les deux les champs d’oliviers, les troncs noueux, les feuillages argentés. Elle avait toujours un œil sur moi. Forcément avec mes petits accidents cardiaques, elle craignait que ‘’j’en fasse trop’’. Sans doute ressentait-elle aussi de la fatigue puisqu’elle faisait alors demi-tour au moment où moi-même je commençais à peiner. Je la suivais.
Depuis que j’ai monté le cadre et la photo au grenier les choses ne se sont pas arrangées. Pensant souvent à elle, croyant encore l’entendre se déplacer, m’apprêtant à la voir surgir devant moi et me regarder de ses yeux chargés de tendresse, je ne résistais pas à l’envie de monter l’escalier pour aller la revoir. Cet exercice trop souvent répété dans la journée me fatiguait. Il est d’ailleurs contraire aux prescriptions de mon cher et vieux toubib.
Alors c’en était fini. J’ai pris mon ultime décision. Je suis monté au grenier, j’ai attrapé le cadre et la photo. Sans même regarder celle-ci, je suis redescendu au rez-de-chaussée, ai sorti la photo de son cadre, ouvert la porte du foyer de mon poêle à bois et l’y ai précipitée. J’ai refermé le foyer. J’ai cru entendre aboyer. Je me suis mis à pleurer. Jamais, je vous le jure, jamais je ne reprendrai un chien. On s’attache trop !
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