A travers le ciel couleur de feu

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11 septembre

JE REGARDE le soleil du matin : il file en rasant aux saillies des tours et vient se diffracter au contact du verre. Je pose mon corps contre la paroi froide qui me protège du vide. La ville est toujours la même et pourtant elle semble être en vie, bercée de vagues humaines, là, loin en bas, qui la sillonnent et la creusent au rythme permanent des démarches rapides. Des démarches folles d’un peuple qui va travailler sans cesse, acheter sans cesse, boire et manger sans cesse, faire l’amour sans cesse. De mon piédestal, du haut de ma Tour moderne - une des deux qui font carte postale -, j’observe un monde de chair et de métal, de mes yeux un peu flous en ces hautes altitudes.

JE BOIS un café solide, il me faudra bien ça. Dans mon dos, le Marché, déjà, s’installe et rugit. L’immense cavalcade des chiffres s’emballe au tableau numérique. J’observe mes collègues et les mouvements de l’horloge. Ce ne sont plus que des doigts frénétiquement lâchés aux touches des claviers, des bouts de sourire avec des aperçus de dents, des crispations, des bustes tendus, une vibration collective, globale, un seul et même mouvement destiné à nourrir le Tableau, à entretenir le festin perpétuel, qui mange les chiffres, les recrache aux écrans d’ordinateurs et vient les engloutir à nouveau. Je suis en pleine conscience de ce que je fais. De ce qu’est mon job. Avaler et régurgiter, les chiffres et les vies. Piston gigantesque.

J’INSPIRE amplement, me préparant à une journée de travail qui s’annonce longue, difficile et jouissive. Sur mon bureau qui est un parmi des milliers je fixe mon attention sur une photo encadrée de métal gris : ma femme et mes enfants me sourient, m’attendent. Ces trois êtres qui m’appartiennent un peu et qui posent devant le Golden Gate Bridge – été dernier, deux semaines en Californie, pas aimé San Francisco, trop petit, trop humain, trop intello, ces trois vies semblent aussi attendre du Tableau qu’il s’agite et dévore. La Tour est comme un monde, elle a ses codes et ses héros. Je fais craquer mes doigts au-dessus du clavier.

il y a dans l’air comme une pause, un hurlement muet.

JE SENS un choc soudain, un soubresaut, un grondement profond et majeur. Les têtes sont droites et blanches. Les regards se mêlent, inquiets et questionnant. Puis ce sont les sourires, « c’était bizarre, non ? » Très vite, les téléphones s’activent et les alarmes hurlent. Certains se lèvent, il faut se renseigner, vous sentez cette odeur, c’est moi ou la Tour a bougé ? Par réflexe, presque inconsciemment, je cherche dans la foule qui maintenant s’agite, inquiète, et court et crie, à voir le Tableau. Entre deux corps en déplacement, je le vois, ça y est, il continue son repas dément, les chiffres succèdent aux chiffres, serait-il insensible aux secousses ?

JE TRANSPIRE et je vide mon corps, j’ai compris maintenant : un baiser de feu, de verre et de béton se pose déjà sur la vie qu’il vient étreindre et prendre. Partout en bas, la ville à son tour nous scrute, tend ses yeux pour mieux voir, pour avoir la chance, peut-être, d’apercevoir un corps, une larme, une flamme, un bout d’avion. La foule apeurée mais vibrant aux heures grandioses du sacrifice. Ma femme est-elle là, parmi ces gens qui pleurent, parmi ces gens qui se tordent et s’étouffent, le souffle court devant le grand spectacle ? Qui filment, enregistrent, commentent déjà, ils ont tout vu, eux, ils savent tout ils peuvent vous en parler, ils rajouteront même un peu de spectacle à leur histoire, un peu de drame pour le même prix.

JE SAIS qu’il n’y a plus rien à faire, qu’il n’y a rien d’autre, à l’horizon des tours, que la mort et l’absence. Qu’un nom, peut-être, sur une dalle se corrodant au sel des larmes. Je suis déjà mort et pourtant je suis là. C’est le temps des questions mais il faut faire vite : la Tour vibre, met en action toutes ses particules. Elle semble vouloir échapper au vacarme et tenter de rejoindre, peut-être, l’océan et le calme des grands espaces. Elle ne restera pas longtemps dans sa cage de béton et de poussière : son premier pas est imminent.

JE DÉCIDE qu’il faut en finir, qu’il faut échapper à cela, qu’il faut sauter. La chaleur a brisé les âmes et les vitres. Il n’y a plus qu’à se lancer. Un rayon de soleil griffe le métal hurlant de la Tour. Il vient lécher ma fenêtre explosée et s’enfuit d’un trait vers l’horizon : il me faut le suivre, j’emboîte son pas et m’élance. Pendant un court instant, le Temps s’arrête et pose son regard sur moi, semblant se demander ce qu’il fera de ces êtres minuscules qui basculent et espèrent la fin. Semblant alors prendre le temps de la décision. Puis, soudainement, il lâche son emprise et me livre au vide et à la chute.

JE VOLE désormais, mon corps est un poids gigantesque. Je serre au creux de mes phalanges la photo que j’ai arrachée au cadre brûlant – ma femme et mes enfants, pleurent-ils ? Mon plan est vertical, le monde est différent ainsi. Chaque seconde est une heure et pourtant la vitesse est folle. J’accepte de me perdre et je viens fendre la poussière, à travers le ciel couleur de feu. Autour de moi, des milliers d’âmes en un cri s’évaporent.

JE SOURIS ET JE MEURS, ma vie fut belle et courte. Ils n’auront pas mon âme, ils n’auront pas mes pleurs. Tout commence à l’heure où je finis.
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