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A November Day

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Flow'

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Les nuages avaient déjà pris la teinte de la nuit. Pourtant il persistait au milieu de ce gris-bleu sombre des marbrures de ciel clair, laissant deviner de dernières lueurs d'un soleil bientôt éteint quelque part à l'horizon. Une pleine lune parfaite éclairait d'une lueur blafarde les lambeaux de nuages passant dans son coin de ciel. Une nuit idéale pour entendre hurler les loups-garous. Même l'ombre noire du sapin de Noël géant sur la place avait un air lugubre.
Osant à peine respirer, de peur sans doute que la buée blanche s'échappant de sa bouche ne trahisse sa présence à une quelconque créature de la nuit, elle entra. C'était presque comme plonger dans les entrailles de la Terre. Une sensation étrange que son cerveau ne parvenait pas à analyser. Comment être persuadé de se trouver sous terre sans être passé par des escaliers ?
La bâtisse était énorme. A vue de nez, la voûte de pierre jaune colossale se hissait à bien plus d'une dizaine de mètres. Comme une cathédrale. On s'y tromperait. Presque. Les portes automatiques, le défibrillateur d'urgence et autres structure modernes brisaient l'image pour quiconque baissait les yeux du plafond. L'assemblage de pierres antiques et de modernité électronique donnait le sentiment d'une œuvre inachevée, comme si l'ère moderne s'était élancée à l'assaut de la bâtisse et avait renoncé à atteindre le plafond qui dominait hautainement le reste. Ou peut-être était-ce juste la trace du passage d'un artiste un peu fou.
Quelques rares néons de ceux qui s'alignaient à mi-hauteur des murs jaunâtres clignotaient encore faiblement, derniers vaillants résistants aux assauts du temps. Leur vague lueur permettait tout juste de distinguer les tables et chaises du petit restaurant sur la gauche, derrière des vestiges de grandes portes vitrées brisées dont les reliques s'étalaient en myriades de diamants scintillants sur le sol. Le petit bruit que faisait les lampes en clignotant résonnait étrangement dans tout ce vide. Même sa respiration lui semblait caverneuse, comme si un énorme monstre endormi ronflait quelque part entre ces murs.
La suite du chemin était plongée dans les ténèbres. Une bouche béante formée de portes vitrées automatiques dans le même piteux état que leurs consœurs du côté du restaurant. Le panneau d'affichage surplombant la porte n'était plus en état de remplir sa fonction depuis longtemps. Un néon clignota près de la porte, comme pour l'encourager. Elle inspira un grand coup et avança.
Les portes délabrées, dans un étrange sursaut d'énergie, s'ouvrirent en chuintant désagréablement sur son passage, déplaçant leur cadre vide en bousculant les éclats de verre qui ruisselaient en un bruit cristallin, lui arrachant un cri de terreur. L'écho déformée se mêla aux derniers grincements des portes dans un vacarme assourdissant. Un pas tremblant après l'autre, elle se força à avancer et s'engagea dans le large corridor bas de plafond.
La faible lumière des néons derrière elle lui permettait à peine de distinguer ses pieds. Droit devant, le noir, l'inconnu. Au loin pourtant, un léger halo, comme un espoir. Ou comme la lampe attire le papillon qui court irrémédiablement à sa perte.
Avançant lentement à l'aveuglette, tous les sens en alerte, sursautant au moindre bruit trop fort de ses propres pas, elle voyait ce petit éclat de lumière grandir et s'approcher. Le couloir était large mais très bas de plafond comparé à l'immensité du hall qu'elle venait de quitter. Le genre d'endroit où l'on se sent à l'étroit, comme pris au piège dans un étrange et sinistre boyau de pierre.
Un dernier pas, et la voilà baignée dans un puits de lumière pâle. Un néon, dernier survivant de sa rangée, éclairait de son dernier souffle depuis un trou où le plafond jusqu'alors si bas du boyau remontait pour rattraper celui aux dimensions de cathédrale de l'entrée. Ce puits sans issue semblait encore plus écrasant que le couloir, faux espoir d'échappatoire vers la surface.
Sur la droite, les premières marches d'un escalier accolé à un escalator délabré. Le reste disparaissait dans les ténèbres.
Une marche, deux marches, dix marches, vingt, et le sommet. Un quai désert, sombre, surplombé d'un épais toit métallique et jalonné de colonnes et de quelques bancs abandonnés. Une lueur filtrait entre le toit et ce qui semblait en être un second du même genre, sans doute au-dessus d'un autre quai tout aussi désert. La lune avait réussi à atteindre le sol de cet endroit désolé et faisait briller les deux rangées métalliques parallèles des rails, entre lesquelles on pouvait distinguer les bandes sombres des lattes de bois.
Tic... Tac... Tic... Tac...
L'horloge fonctionnait encore, égrenant les secondes avec une régularité maniaque.
Tic... Tac... Tic... Tac...
Un unique feu rouge, au bout du quai, éclairait de sa lumière sinistre l'avant d'un TER abandonné le long du quai voisin.
Tic... Tac... Tic... Tac...
Elle s'approcha du bord du quai, arrêtant ses pieds au niveau de la bande blanche effritée qui le délimitait et servait de rempart psychologique aux voyageurs qui auraient eu l'idée saugrenue de sauter sur les rails.
Tic... Tac... Tic... Tac...
Un souffle de vent chaud balaya le quai, faisant voleter ses vêtements, charriant une légère odeur âcre commune des lieux du temps où ils n'étaient pas encore des ruines.
Tic... Tac... Tic... Tac...
Un soupir vif retentit dans le grand silence, de l'air trop longtemps retenu qui s'échappait dans la nuit. Sans mur pour le retenir, le son s'éparpilla bien vite. Cette fois, elle ne sursauta pas. Elle fit un pas en avant.
Tic... Tac... Tic... Tac...
La lune éclairait le quai désert, faisant briller les rails d'une lueur sinistre. Le vent emporta un papier qui voleta le long de la ligne blanche à demi effacée du quai. Il disparut dans la lueur de la lune.
Tic... Tac... Tic... Tac.
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