À nos 15 ans

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"Je suis doué d'une sensibilité absurde, ce qui érafle les autres, me déchire." Flaubert, correspondance  [+]

Image de Automne 2020
La première fois que nos chemins se sont croisés dans les ruelles du centre-ville, je devais avoir tout juste 15 ans. Le jour, le mois, ou même l’année ne m’ont pas foncièrement marqué. Il y a des événements et des rencontres qui arrivent comme ça, sans crier gare, sans faire de bruit. Presque à pas feutrés. En catimini.
Rien de grandiose. Rien de significatif. Rien qui ne laisse présager l’importance de la suite.

J’étais une de ces créatures blondes/hybrides, « mi-enfant mi-femme », emplie de plus de complexes et de doutes que de certitudes, malgré les apparences ou les allures désinvoltes dont je me travestissais volontiers. Je me laissais maladroitement porter au gré des rencontres, bonnes ou mauvaises. Surtout mauvaises, pour être honnête.

Lui avait le courage et la densité de ceux qui ont vécu malgré son jeune âge, n’était pas du genre à mâcher ses mots ni à faire des concessions. Aussi généreux que tête de pioche à ces heures perdues.

De ce jour flou de notre « première fois » ne me reste que l’évocation de notre échange de regard. Et de lui ses pupilles noires et intenses, pas forcément avenantes de prime abord, mais qui se sont imprimées quelque part dans ma carte mère sans que je parvienne à m’en détacher depuis. Les paroles échangées, elles, se sont évaporées avec les années comme des grains de sable filent entre les doigts. Sans doute parce qu’elles ne méritaient pas qu’on s’y attarde plus que ça.

Et des jours suivants ils s’accrochent en moi tant et si peu à la fois…
Des souvenirs qui se tricotent. Des détails quotidiens qui se tissent. Des fragments d’existence qui se percutent, se mêlent, s’emmêlent, s’unissent le temps d’une danse ou deux, se quittent… Parfois se choquent. S’entrechoquent. Se bousculent comme un jeu de quilles.
Du banal. Du commun. Mais que je garde farouchement comme un grigri fantastique au fond de ma table de chevet.
Des nuages chargés d’émotions qui font écho en moi à certains moments de l’année.
Les réminiscences des senteurs fleuries de l’herbe fraîchement tondue sur laquelle on s’allongeait les beaux jours venus…
Une musique stupide qu’on fredonnait tous ensemble. Des paroles sans queue ni tête scandées à tue-tête lovés sur la banquette arrière tachetée d’une 206.
Des murmures. Des brides. Des chuchotements. Des clapotis.
Des galères. Des interdits. Des jours vides. Des tempêtes. Des vagues en pleine face.
Tout ce qu’on taira et qui restera là, quelque part, coincé au fond de la gorge. L’indicible.
Notre adolescence.
Ce qui hurle en silence. Se suggère tout au plus parfois sur le papier de façon éparse, pudique et désordonnée.
Ce qui restera en suspens. Entre-deux. Funambule.
Sans réponse.
Tout ce qui nous a opposés et nous a liés.
Des ardoises et des secrets communs. Immuables.

Le pire et le meilleur.
Comme ce jour ensoleillé du mois de mai où je l’ai accompagné de façon solennelle jusqu’au prêtre. Même si les hommes d’Église ce n’étaient définitivement pas son truc. Ni les costards cravates. Ni les diners en grande pompe.
Son oui qui a raisonné de façon magistrale devant l’hôtel. Peu importe si ce n’était pas pour la vie.
Les étincelles de fierté qui empourpraient magnifiquement ses yeux. Le bonheur, je crois, ou ce qui s’en approche de plus près. Les nombreux convives et leurs surprises taquines. Le vin aux nuances délicatement sucrées qui enivrait les sens. Les pas mal assurés raisonnant tard dans la nuit dans le domaine du château de Pont de Pany. Les talons hauts qui me laceraient sournoisement les pieds à la fin de la soirée, son sourire un peu éméché en me regardant me dandiner péniblement telle une oie disgracieuse.
Dans la fresque du passé, il y a aussi nos premières vacances. Les maudites toiles de tente impossible à monter. Les nerfs à vif, le dos en compote au petit matin à cause des matelas crevés, nos réveils bougons, nos chamailleries. Le sable incandescent sur nos peaux, l’odeur du sel qui s’infiltrait dans nos narines.
Nos escapades au marché. La vie qui grouillait… Les étalages en vrac serrés les uns contre les autres, les gens qui se pressaient autour. Les épices. Les couleurs ocres. Vertes. Jaunes. Ce Kaléidoscope qui explosait aux yeux comme les prémices de nos vies. Notre première paye qui nous a brûlé les doigts…
Le ticket de l’euromillion gagnant que j’ai oublié de valider au bureau de tabac face au port de Hyères à l’aube de nos 18 ans. Son air interrogateur et presque exaspéré ce soir-là. Ses reproches et ceux des autres, plus peinés que moi de ce coup du destin, qui m’ont juste déclenché un énorme fou rire.
Le retour carrément fauché. Les poches vides mais les cœurs gonflés à bloc…

Il y a 15 ans, on avait 15 ans, enfin lui une petite poignée plus. Des rêves, des verres qui tintaient, des espoirs et des illusions qui éclairaient le crépuscule de nos nuits blanches.
Il y a 15 ans lui, moi et tous les autres on scrutait nonchalamment le ciel calé très inconfortablement au creux d’un banc en métal rouillé au milieu du bitume.
Et on s’en fichait pas mal.
On était libre, rien d’autre n’avait d’importance.
Il y a 15 ans, on avait tout notre temps.
On n’était pas encore las.

Aujourd’hui, son nom est minutieusement gravé en lettres dorées sur une plaque en marbre.
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M. Iraje · il y a
Le voile de la nostalgie prend tout son sens avec la chute.
Et de Hyères à Toulon, on aurait pu se croiser ...

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Déborah Locatelli · il y a
Merci d'être passé M. Iraje... Oui on aurait pu...😊
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Gilles Cé · il y a
Des souvenirs comme des cartes postales distillés avec une grande pudeur et un final comme une sorte d'excuse.
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Déborah Locatelli · il y a
Merci d'être passé par ici Gécé... Bon dimanche...🙂
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Yves Le Gouelan · il y a
La vie c'est ça, des petits bouts d'existence, des bribes de souvenirs et puis parfois mourir à trente ans. Un beau texte avec une belle rythmique. J'aime.
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Déborah Locatelli · il y a
Merci Yves...
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Jennifer Marquié · il y a
J’aime sans retenue, sans réserve : votre écriture est belle et subtile, tellement évocatrice de souvenirs universels. Merci pour ce beau moment de lecture Déborah
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Déborah Locatelli · il y a
Merci beaucoup Jennifer...
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Flore A. · il y a
J'avais lu, aimé, je suis revenue lire ce texte qui me rappelle tant de choses. Merci Deborah de les avoir partagées.
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Déborah Locatelli · il y a
Merci beaucoup Flora, ça me touche...
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Tnomreg Germont · il y a
De très beaux sentiments exprimés avec grande pudeur, j'aimerai savoir écrire comme vous, Madame ! Merci
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Déborah Locatelli · il y a
Merci pour ce commentaire, ça me touche.
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Utilisateur désactivé · il y a
J'aime beaucoup l'écriture, le couperet de la dernière phrase. Par contre les souvenirs me semblent un peu trop... pudiques ou sages : de 15 à 18 ans, les corps exultent.
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Déborah Locatelli · il y a
Bonjour Gil, merci de votre avis... Chacun à ses propres souvenirs et aussi peut-être son jardin secret. Dans ce texte je parle surtout d'amitié en réalité,même si beaucoup y ont vu de l'amour...Belle journée.
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Julien1965 · il y a
C’est très bien écrit. Un style fluide, de multiples réminiscences qui me parlent et ce côté saudade entre les lignes... joli travail d’écriture...
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Déborah Locatelli · il y a
Merci beaucoup Julien...
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Françoise Desvigne · il y a
La jeunesse insouciante admirablement écrite ! Je vous découvre Déborah et suis admirative :-)
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Déborah Locatelli · il y a
Merci beaucoup Françoise. ..
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Michel Dréan · il y a
Pourquoi, à chaque fois que je te lis, j'ai le coeur qui se pince ?
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Déborah Locatelli · il y a
Merci Michel, c'est ton commentaire qui me pince le cœur...Un grand merci...

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