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À moins que ...

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Raginel

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Le bruit mat de la porte qui claque résonne encore aux oreilles de Quentin, lorsqu’il dévale les marches d’escalier de la station Denfert-Rochereau.

Trois ans, maintenant, qu’ils se sont installés, Myriam et lui, dans cet appartement au troisième étage d’un immeuble au modernisme mort-né, avenue René Coty. Vingt ans passés ensemble. Concubins, puis pacsés, et enfin mariés, suivant un processus d’embourgeoisement qui les vit, dans la même logique, migrer de la grande banlieue vers la petite couronne, puis le quatorzième arrondissement.

Alors que, dehors, le soleil tente de desserrer l’étreinte d’un hiver précoce, Quentin chemine en direction de la rame du RER B qui le mènera jusqu’à la gare du Nord. Les odeurs de la nuit qui se meurt, dominent encore, témoins fragiles d’histoires, dérisoires ou sublimes, de rencontres, magiques ou sordides.

C’est lui qui a claqué cette foutue porte, en quittant l’appartement. Un mot plus haut qu’un autre, une remarque acerbe, un sourire narquois, et le ton est monté, une fois de trop.

Sa décision est prise. Ce soir, il mettra fin à cette comédie absurde et destructrice. Il n’en peut plus de la médiocrité de leurs rapports, de cette indifférence qu’affiche à son égard celle dont la fragilité, les petites manies l’émouvaient jadis au point d’être saisi d'une envie permanente de la prendre dans ses bras, de la sentir s’apaiser à son contact, lovée contre lui.

Elle rentre tard. Ils s’évitent. Le matin, c’est à peine s’ils échangent trois mots qui ne soient des reproches.

Le train s’immobilise. Port-Royal. Il a toujours aimé la façade vitrée, un peu vieillotte, à l’entrée de la station. Il se souvient du jour où ils avaient pris la pose dans le photomaton, en haut de l’escalier, riant comme des gosses en imaginant la tête que feraient leurs parents s’ils tombaient sur les clichés. Elle, tirant la langue, les yeux mi-clos, lui, vampire d’opérette, mordant le cou de sa victime consentante. Leur première escapade, seuls, en centre ville.

Station Luxembourg. Le boulevard Saint-Michel, ce dîner-concert, le soir où ils emménagèrent à Arcueil. Cette gêne imbécile s’emparant d’eux, novices entourés d’amateurs éclairés goûtant toutes les subtilités du jazz. Bien plus forte, cette fierté de voir leurs carrières évoluer selon la même trajectoire ascendante. La porte cochère à côté du pressing, le baiser qu’ils y échangèrent, la soufflante indignée du vieux bougon sortant son chien.

Ils ne s’embrassent plus. Plus comme ça, en tout cas.

Saint-Michel-Notre-Dame, encore deux arrêts et il sera rendu. En pensant à la kyrielle de vacheries déguisées qui jalonnera la réunion prévue dans une heure, entre cadres, il aurait presque envie de faire demi-tour. Si seulement rentrer pouvait être un plaisir !

Et s’il suffisait de s'en persuader ?

Sur les murs de la station, le jaune pisseux gagne du terrain sur le blanc de la faïence. Le contraste est saisissant avec les trésors architecturaux qui foisonnent juste au-dessus. Il se demande comment sa relation avec Myriam a pu se déliter à ce point.

Il se revoit, lui tenant la main, quai Saint-Michel, passant devant le libraire près du Petit-pont, ensoutané depuis. Il se souvient du sourire ému qu’il fit naître sur son visage en prononçant ces mots, d’un air faussement insouciant :

— Tu sais. Si jamais, par accident, tu oubliais de prendre la pilule, ce ne serait pas si grave, après tout.

C’est drôle, il ressent un fourmillement dans la main. Le même qu’à l’époque, lorsque Myriam, pour lui dire son amour mieux qu’avec des mots, lui déposa un baiser trempé de larmes au creux de la paume.

Elle ne travaille pas, aujourd’hui. Il se demande ce qu’elle peut bien faire, en ce moment. Il ne sait plus à quoi elle passe ses journées. Il ne lui pose jamais la question.

Arrivé à Châtelet-Les-Halles, c’est la cohue. Une fourmilière, un océan de visages fermés, de casques sur les oreilles, de paires d’yeux rivés sur des écrans de téléphones portables. Curieux, cette tendance qu'ont les gens à utiliser un moyen de communication pour se couper du monde. Chacun dans sa bulle, relié en permanence à un ailleurs, le plus lointain possible.

Les Halles, où ils viennent encore se perdre, rarement, le samedi, au milieu de la foule, se donnant la main, comme avant. Comme il y a deux ans, la veille de Noël, en sortant de cette séance de cinéma, lorsque Myriam ressentit les premières douleurs, d’une violence inouïe. Il a oublié le titre du film, pas la lividité du visage de sa femme, pliée en deux, incapable de marcher jusqu’au parking. Ils avaient prévu d’aller dîner au Père tranquille, rue de Lescot. Leur repaire. C’est là, dans la salle au premier étage, huit mois auparavant, qu’elle avait sorti de son sac à main, pièce du fond, la preuve mensongère de leur bonheur à venir. Une croix, bleue. Positif. Fille ? Garçon ? Prénoms ? Champagne !

Gare du Nord. Quentin remonte le col de son duffle-coat. Il sort de la gare, rue de Dunkerque, et tourne à droite, rue de Maubeuge. 8h50. La réunion est à 9h00. Il sera à l’heure, sans problème. À moins que...

À moins qu’il arrive à se convaincre que ce n’est pas un hasard s’il ressent encore parfois des fourmillements dans le creux de la main. À moins que Myriam réponde au message qu’il vient de lui envoyer. À moins qu’ils puissent se pardonner de ne pas avoir donné de prénom à leur fils, avant de l’enterrer.

À moins qu’il ne fasse machine arrière, sans perdre un instant, comme on provoque la vie en duel. Gare du Nord, Châtelet-Les-Halles, Saint-Michel-Notre-Dame, Luxembourg... jusqu'à Denfert-Rochereau.

PRIX

Image de Été 2018
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Charlette · il y a
J’aime beaucoup la double ponctuation métro / questionnement sur la relation. Fin, subtile, bien mené.
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Brennou · il y a
Oui, il faut être fort pour surmonter une douleur... à deux ! Belle évocation, bien menée. On y croit.
Allez donc voir sur https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/est-ce-moi. Peut-être Myriam est-elle encore comme ça !

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Klelia · il y a
Un couple qui se fragmente après une terrible épreuve. Mais quand les sentiments existent encore il faut les retenir !
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Jean Calbrix · il y a
Des relations dans un couple, belles au début et qui se délitent, racontées au fil des stations de métro qui défilent jusqu'à la cause du malaise dans le couple et puis, en forme de chute, boycotter la réunion de travail importante afin de recoller les morceaux s'il n'est pas trop tard. Bravo, Raginel ! Vous avez mes cinq votes.
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Lyne Fontana · il y a
Très beau. J'aime beaucoup la fin.
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Elena Hristova · il y a
une belle trouvaille que j'encourage de toutes mes voix!
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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour cette œuvre bien écrite et émouvante ! Mes votes ! Une invitation à lire et soutenir “Ses lèvres rougissent” qui est en FINALE pour le Grand Prix Printemps 2018. Merci d’avance et bon dimanche!
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Petitpoizonrouge · il y a
très touchant
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Lililala · il y a
Outre le thème et l'optimisme du final, j'aime beaucoup l'écriture, directe, sans flonflons, la vie bien réelle de tous les jours... mais l'espoir, toujours l'espoir ! bon sang de bonsoir...
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