A l'assaut du dico

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J'adore qu'on me raconte des histoires et j'essaie d'en raconter aussi. Les mots sont une patrie, les mots sont un voyage, les mots sont mon armure. D'autres récits plus longs sont à découvri  [+]

Image de Automne 2020
Le feu dans la cheminée crépite. C’est l’hiver. Un hiver long, cruel, implacable. Tel un ogre, il a englouti les autres saisons. Le vieil homme grince du dentier. Putain d’articulation de mes deux ! Sa rotule, celle du genou droit, vient de se coincer, lui arrachant une grimace quasimodotesque.
Machinalement, Nuno l’attrape, le serre contre lui puis l’ouvre délicatement. Le dictionnaire. La douleur s’est dissoute, envolée. Les pages tournent, virevoltent sous ses doigts qui ont retrouvé une dextérité de magicien. Des reflets rougeoyants caressent son visage ridé. La vieillesse lui a kidnappé amis, proches, collègues. Jamais elle ne lui ravira ses petites cellules grises. Le voilà son élixir. Et il s’engouffre, yeux baissés, dans ces colonnes de mots. Paf paf paf. Artichaut. Paf paf paf. Domino. Un ouragan corne les pages. Paf pif pouf. Galetas, c’est pas son cas, sa baraque est plutôt cossue. Si grande. Trop grande. Galéjade, il préfère. À la machine à café, avec Bruno et Théodore, il était le roi de la rigolade. Pipistrelle. Son cœur se pince. Des éclats de rire, limpides comme du cristal, résonnent à ses oreilles. Ses yeux se brouillent. Pipistrelle. Ethan adorait ce mot et se moquait bien de sa signification. Son rire d’enfant s’envolait dans les airs toutes les fois où Nuno le prononçait, pour effacer un chagrin, une colère, un doute, un cauchemar.
Sa tisane est froide. Tant mieux. Nuno s’extirpe de son fauteuil, jette une bûche dans l’âtre, attrape un verre, ample, presque rond, fait glisser le long des parois cristallines, un anjou rouge. Son toubib pousserait des cris d’orfraie s’il le voyait se jeter derrière la collerette une lampée du Domaine Ogereau. Monsieur Montillac, c’est mauvais pour votre estomac, intestins, sommeil, assènerait-il. Qu’importe. Je t’emmerde, doc. La vieillesse est un naufrage et quitte à couler, autant abuser de la Dive bouteille.
Claudiquant, pestant, Nuno s’en retourne à son emplacement. Paillette, la chatte, a profité de son escapade pour investir le siège. Elle roucoule, lovée sur le dictionnaire. Tu te prends pour une tourterelle ? Sors-moi ton popotin de là et va minauder ailleurs. L’animal, vexé, foudroie le vieil homme, feule, allonge ses griffes, balance sa queue parsemée de taches noires. Si elle pouvait punaiser cet abruti d’humain, elle le ferait sans aucun état d’âme. Parce qu’il est bien content, l’ancêtre lorsqu’elle met la panique dans la nichée de rongeurs qui, régulièrement, font une razzia dans les placards de la maisonnée. Et parce qu’elle s’est accaparé le creux, douillet soit dit en passant, façonné par les fesses de Nuno, il la dégage comme une malpropre. Attention ! Paillette n’est pas n’importe quel greffier ! Qu’on se le dise !
Le vieux soupire. Il s’enfonce dans le dictionnaire, humecte son index, veut quitter piperade, pipelet, pipeau. En cascade, des mots lui tombent dessus. En formation rapprochée, telle une escadrille, projet, promesse, programme, pouvoir, PIB qui se la joue grand seigneur, bourdonnent l’attaquent, l’encerclent, l’estocadent. Mais tirez-vous, fantômes d’un ancien temps. Faites profil bas ! Terrez-vous, traînez-vous, zombis pitoyables. Vous vous êtes crus immortels. Mauvaise pioche. Nuno ferme brutalement le dico. Les pages claquent telle la mâchoire d’un alligator. Le silence, entrecoupé par le chant des brindilles crépitantes, reprend ses droits ou presque. Un ronflement s’échappe d’entre les coussins du canapé. Belzébuth ! La mi-portion de clébard qu’il a recueilli la semaine dernière vrombit à en faire sauter les lattes du plancher.
Minuit sonne. Un vilain vent gémit. Les volets tremblent. Nuno lance sa pantoufle sur Belzébuth. Un couinement scandalisé lui répond. Nuno hausse les épaules, savoure une nouvelle gorgée d’anjou rouge. Il part à l’assaut du dico. Il ceint son armure, écartèle le Larousse. Il sera le Quichotte de l’alphabet. L’armada des P n’a qu’à bien se tenir. Nuno le Grand fera rendre gorge aux peigne-culs, pisse-froid, pleutres, prophètes, prédicateurs, pythies de seconde zone qui se succèdent, s’empilent, s’encastrent, s’affrontent, ergotent. Il rendra sa noblesse au paladin, sa liberté au pangolin, sa douceur aux poignées de main, d’amour, sa grandeur au plumitif, sa bonhomie au mastroquet.
La bouteille est vide. La porte est béante. Le dictionnaire frémit sur le sol. Et le porte-manteau est dénudé. Belzébuth et Paillette, frétillent de la truffe, de concert, se postent sur le perron. Se figent. Une chouette a hululé.
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