A la vie, à la mort !

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Qualité professionnelle. C'était écrit en toutes lettres sur le carton.
Après moult hésitations, ces deux mots avaient achevé de convaincre Germain et il était passé en caisse avec le sentiment d'avoir sans doute fait l'achat du siècle. Il avait vite déchanté. Le dieu marketing l'avait salement berné. La machine venait encore de s'arrêter, en pleine digestion. Tout en grommelant, Germain appuya sur l'interrupteur, comme la notice le conseillait – pas envie de finir aux urgences –, et entreprit de dégager ce qui avait provoqué un énième arrêt du broyeur. Il retira un petit tronçon dur et blanc à peine un peu plus gros que les autres puis remit en route l'engin.

Pendant quelques minutes, l'appareil ronronna comme un gros chat, avalant avec facilité tout ce qu'on lui présentait, comme un ogre dévore tout rond un enfant. Satisfait, Germain stoppa le broyeur pour boire une gorgée d'eau. Dieu qu'il faisait chaud ce matin ! Dieu aussi ce qu'il se faisait vieux... La tâche était vraiment pénible pour un bougre comme lui de bientôt 74 ans, presque aussi harassante qu'un marathon. A ce moment précis, on l'interpella chaudement de l'autre côté de la clôture.

- Salut Germain ! On travaille dur ce matin !

- Bonjour Jacques ! Bah, il faut bien faire un peu de ménage dans le jardin, maintenant que le printemps est là...

- Pour sûr, Germain ! Et comment va Claudette ? Ça fait longtemps que je ne l'ai pas croisée !

- Partie chez sa cousine, dans les Alpes, pour un bon mois.

-Tu lui passeras le bonjour à son retour, hein ! Allez, bon courage, Germain !

- Bien sûr, je transmettrai ! Topette Jacques !

A l'évocation de Claudette, le vieil homme avait ressenti, malgré lui, une pointe de regret, comme un vague sentiment de ratage. Claudette n'était plus là depuis un moment déjà. Au fil des jours, son absence prenait un goût plus prononcé de nostalgie, effaçant toutes les querelles, noyant les mots durs, recouvrant les non-dits. Germain et Claudette, à la vie, à la mort ! C'était le serment qu'ils s'étaient fait le jour de leur mariage 47 ans pus tôt. A cette époque, seules la joie et l'harmonie régnaient dans le foyer qu'ils s'étaient forgé. Nul besoin d'un enfant pour sceller leur union, les amoureux se suffisaient à eux-mêmes, comme se complètent le jour et la nuit pour former une seule et même journée. Germain et Claudette, à la vie, à la mort ! Les années passant, peu à peu le feu avait néanmoins finit par faiblir, avant de s'éteindre pour de bon il y a longtemps déjà. Y repenser raviva un peu la douleur dans le cœur de Germain. Il résista et rejeta avec force la brassée de souvenirs remontant à la surface, s'ébroua et se remit au travail.

Quinze minutes s'écoulèrent sans aucune interruption. Puis, sans prévenir, la machine émit un drôle de son, une sorte de gargouillement caractéristique préfigurant un nouveau bourrage. Germain pesta. L'investissement n'en valait vraiment pas le coup, ce satané bidule ne s'avérait pas du tout à la hauteur de la tâche. Une fois de plus, le vieil homme appuya sur le bouton marche arrêt et commença à dégager les dents de métal de l'appareil. A nouveau, on l'interpellait depuis la rue.

- Eh Germain ! Comment ça va, vieux chameau ?

- Salut Edmond ! On fait aller, on fait aller...

- Je ne m'arrête pas longtemps, Madame m'attend de pied ferme avec le pain. Comment va Claudette ? Ça fait des lustres que je ne l'ai pas vue !

- Elle passe quelques jours chez une vieille amie, dans le nord.

- Passe-lui le bonjour quand tu la reverras, de ma part et de la part d'Yvette ! A la revoyure !

Germain accompagna du regard son vieil ami qui remontait prestement la rue, comme s'il avait un train à attraper. Mais ce n'était pas l'amour qui dictait à Edmond de rejoindre au plus vite son épouse, Germain le savait. Le couple battait de l'aile, tout le village était au courant. Yvette ne lui laissait pas une seconde de répit, le houspillant en public à la moindre occasion, sans se soucier un instant de la cuisante honte qui colorait les joues d'Edmond en rouge sang.

Pour Claudette et lui aussi, au fil des années, les reproches et les critiques avaient peu à peu remplacé les compliments et les mots tendres. L'amertume avait fini par s'incruster dans leur quotidien, aussi sûrement qu'une tâche de sauce tomate vous fiche en l'air un tee-shirt blanc. A cette vague pensée culinaire, son ventre articula un grognement sonore. Le petit déjeuner était déjà loin. A son grand dam, pas de femme pour lui mitonner un savoureux repas pour le déjeuner. A sa décharge, Claudette avait toujours été un fin cordon bleu. Sa principale qualité en fait, la seule qui ne pouvait pas lui être retirée à la fin. Sans aucun doute, les bons petits plats étaient ce qui allait le plus lui manquer.

Le broyeur bourra une énième fois. Secouant la tête avec lassitude, Germain se reprocha vertement une fois de plus son achat. Il aurait dû s'en douter, les os c'est quand même bigrement dur.

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