A la vie à la mort

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Nous nous étions assis à table, l'un à côté de l'autre. La télévision allumée en face de nous tentait de combler le silence de nos conversations, reflet du vide de nos sentiments. Nous nous passions les plats chauds, attentifs à ce que l'autre n'ait pas à se brûler en se servant, mais sans nous regarder. Il me semblait qu'une éternité s'était écoulée depuis la dernière fois que je l'avais regardée. Bien sûr, je la voyais, tous les jours, alors qu'elle rentrait du travail, ou bien dans les moments comme celui-ci, à table. Néanmoins, depuis bien longtemps, nos regards devenaient fuyants lorsqu'ils se croisaient, choisissant n'importe quel endroit sauf les yeux de l'autre. Le mien était bien trop effrayé de se perdre dans le fond de son âme, triste et sombre gouffre dans lequel je n'étais pas la bienvenue.

Tandis que la tête droite, je continuais à fixer l'écran, elle finissait de débarrasser. Puis elle sortit, officiellement pour faire le plein. Officieusement, pour respirer un autre air que le mien. Je savais qu'il l'étouffait.
Mon ange des débuts s'était petit à petit mu en vampire aspirant mes émotions. Elle hantait ma vie monotone, celle que j'avais pourtant choisie. A mon tour, j'étais sa sangsue. Nous nous dévorions dans notre quotidien sans saveur.
Il m'arrivait de me demander ce qui s'était passé entre nous, j'essayais parfois de trouver la raison de notre perte. Le quotidien et la routine n'étaient probablement pas innocents. Peut-être nous étions-nous aussi aimés trop fort trop vite, trop tôt , peut-être encore la passion s'était-elle fanée trop rapidement. Quoi qu'il en soit, par habitude, aucun de nous deux n'osait partir. La peur de se retrouver seul,sans repères, tel un chat errant, était pesante. De plus, maintenant, le fruit de nos besoins primitifs se formait au sein du ventre de celle que je n'aimais plus. Comment grandirait-il dans une famille sans vie ? Les premières années, il donnerait assurément un second souffle à notre couple. Qu'en serait-il ensuite ?
J'aimerai sans doute cet enfant. Cependant, je retrouverai un peu de sa mère dans ses gestes, dans ses paroles, et des frissons envahissaient mes membres à cette pensée.
J'étais prisonnier et juge de ma sentence. Moi seul détenait les clés de mes barreaux.
Adolescent, j'eus toutefois adoré détester les défauts qui m'insupportaient aujourd'hui. La chaleur de ses baisers d'autrefois détonnait avec la froideur de nos contacts actuels. Je me fus projeté avec elle, son sourire m'eut charmé et son rire m'eut envoûté. Pour rien au monde je me fus séparé d'elle ; malheureusement, c'était encore le cas, et j'en payais le prix. A l'époque, elle eut réveillé la meilleure partie de moi-même. Elle m'avait alors paru être ma sauveuse. Dorénavant, je la voyais comme la ficelle guidant la marionnette que j'étais.
Sans elle, je ne fus rien ; sans elle, je n'étais rien.

Soudain, on sonna. Deux visages graves de gendarmes me firent face.
Je compris.
Veuf. Plus père.
Et je ne ressentais toujours rien.
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