A la recherche de ma cuillère

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Les mots jalonnent mon existence depuis un paquet de décennies déjà. Ceux des autres comme les miens... Ma devise est fort simple, vivons heureux en attendant la mort. Et peu m'importe les ratures  [+]

Qui n'a pas, par un beau matin tout embué de mille rêves confus à peine avouables, recherché l'objet disparu à quatre pattes ?
Si encore il eut s'agit d'une paire de clefs au tintamarre garanti, l'affaire serait dans le sac en moins de deux. Mais non, l'énigme à résoudre deviendrait trop simple et le suspens sans réel intérêt...

Imaginons plutôt une cuillère au fond d'un sac poubelle remplie à ras bord ! Et là, tout devient beaucoup plus excitant. Car non seulement il va falloir plonger sa petite mimine pour séparer le bon grain de l'ivraie mais aussi et surtout remuer la merde alentour. Car il n'y a pas une semaine ou l'on n'y dispose quelques carcasses de crevettes fétides, une arête éperdue de merlan frit, des épluchures de betteraves sanguinolentes. Saupoudré de pots de yaourt délicieusement rances ou pire, caillés. Ajoutons-y une pincée d'ossements d'animaux, un soupçon d'huile épars, deux trois bouts de feuilles de salade tout juste frisée et le sale tour est joué...

Et c'est là qu'il faut oeuvrer, pour ne pas dire besogner. On n'ose y risquer un gant, de peur de perdre à jamais la main dans le sac béant... On prend alors sa respiration, arborant un rictus proche de la contrition avant de plonger dans ce gouffre nauséabond. Plus tôt on ira trifouiller les entrailles de cet amas putride et mieux l'objet de mon désir en ressortira. Du moins, dans la version idéale du voyage au bout de l'ennui. Car franchement, quel intérêt de sauver une cuillère du trépas ? D'extirper au péril de son honneur un manche de ferraille servant à récolter quelque aliment, hein, je vous le demande ?

Si encore l'objet en question était en argent, serti d'un diamant, ou ayant appartenu à une vicomtesse déchue. Mais que nenni! Il s'agit d'une pauvre cuillère ordinaire, sans relief et sans attrait. Cela est vrai, parfaitement incontestable. C'est oublier cependant le pourquoi de cet attachement pour le moins surprenant qui me relit à cet obscur objet de désir. Car oui, je me damnerais volontiers pour retrouver intact, même le dos de cette cuillère qu'on n'oserait pas donner à Emmaus. Tout le monde n'est pas né avec une cuillère d'argent dans la bouche non plus, que je sache...

Pouvez-vous imaginer une minute la belle histoire qui m'unit à elle sans pouffer de rire gras et de stupéfaction basse ? C'est la cuillère de toute une vie, une compagne que l'on retrouve à chaque repas avec gourmandise. Un rendez-vous à ne surtout pas manquer. Ah c'est facile de railler mon immense attachement à l'objet susnommé à l'instant! Je reconnais bien là l'indifférence des hommes. Que dis-je, l'ingratitude de l'humanité toute entière envers plus insignifiant que soi! D'ailleurs, je ne vois pas pourquoi je me tue à vous le crier, du haut de mon désespoir : j'aime ma cuillère de tout mon être, de tout mon coeur. Sans elle, je ne suis rien. Un cheval sans scelle, un chacal sans cadavre, une mule sans pied...

Voilà pourquoi je mets ce matin la main dans ce tas d'immondices. Pour y retrouver ma raison de vivre, ma chère moitié, ma muse à moi. Et si d'ailleurs, je ne l'avais pas exfiltré à temps de ce sac poubelle de merde, la découvrant prostrée et tétanisée, on m'aurait sûrement ramassé à la petite cuillère...
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