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A la lumière de l’aube

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Demens

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Thérèse ne se trouve pas jolie. Les fesses un peu trop grosses, les seins trop petits, les jambes pas assez longues, les cheveux pas assez ceci, les yeux trop cela. Et puis, elle n’est plus très jeune. Qu’est-ce qui lui a pris d’accepter cette invitation ? Un type trop jeune, trop grand, très beau, très ceci, trop cela. Trop c’est trop. Et il l’a invitée, elle, pour la Saint-Valentin. Il ne l’a pas bien regardée. Ou alors il est très myope. Ou dément. Non mais enfin, qu’est-ce qu’il veut ? Il sait qu’au lycée ses camarades se moquaient d’elle ? Oh c’était pas méchant, mais quand même. « Thérèse, celle qui rit quand... ». Et ça les faisait marrer. Et elle aussi. Quelle conne. Faut dire qu’elle avait le rire facile. Elle aimait la vie et tout la mettait en joie. Si elle avait dix ans de moins, pourquoi pas. Elle se serait laissée bercer par sa jolie voix de baryton, elle ne se battrait pas contre ses sentiments.

Elle n’ira pas à ce rendez-vous, un point c’est tout.

Nicolas travaille dans la même société, au même étage que Thérèse. Il a tout de suite accroché avec elle. Ils se sont rencontrés à la machine à café quelques jours après son embauche. Il pestait contre cet engin qui lui avait pris sa monnaie sans lui donner son café. Il n’avait pas vu Thérèse qui pouffait en l’écoutant la traiter de grosse pouffiasse de cafetière, menaçant de la mettre à la ferraille si elle ne faisait pas le travail pour lequel elle était payée. Thérèse est intervenue avant qu’il ne passe de la parole aux actes. Un bon coup d’escarpin bien placé et le café se mit à couler. Ils ont ri de bon cœur et Nicolas lui a offert un café long non sucré.
— Vous m’avez sauvé la vie, dit-il à Thérèse.
— Ne serait-ce pas un peu, comment dire, excessif ?
— Vous savez, chère collègue, de grands désordres ont résulté d’un événement insignifiant au départ. C’est ce qu’on appelle l’effet papillon. Sans votre intervention musclée face à cet horrible distributeur, je n’aurais pas bu de café, on est d’accord, j’aurais sûrement été désagréable avec mon collègue de bureau, je lui aurais même pourri sa journée. Par conséquent, il serait rentré chez lui de sale humeur, se serait engueulé avec sa femme, et aurait mis une baffe au gamin. À cause de moi, ce gosse aurait ressenti une énorme injustice. Le germe de la haine se serait alors introduit dans le cœur du petit Adolf, vous me suivez ? Je m’appelle Nicolas, je suis en bonne santé, passionné de littérature, j’ai horreur de me lever avant dix heures, je suis là depuis lundi, une vengeance de pôle emploi.
— Enchanté, Thérèse à votre service. J’ai beaucoup de chance, j’aurais pu tomber sur un bavard... Buvez votre café, il va être froid.
— Au plaisir, Thérèse.

Depuis ce jour, ils se retrouvaient régulièrement à la machine à café. Elle appréciait de parler littérature avec Nicolas, même si ses lectures ne coïncidaient pas toujours avec ses goûts, et inversement. Il avait tout lu Bukowski, elle ne pouvait pas en lire deux pages ; elle adorait Romain Gary, il trouvait ses romans agaçants et surestimés. En fait, il n’avait lu que « la promesse de l’aube ».
— Qu’est-ce qui te déplaît dans ce chef d’œuvre ? Tenta Thérèse.
— Les héros me font peur, les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent, et j’ai une sévère horreur de l’aube, répondit-il en renversant son café dans un geste maladroit.
— Moi, c’est tout le contraire. J’ai besoin de héros, j’aime les promesses, tenues ou non, et je mets le réveil chaque matin pour découvrir ce spectacle enchanteur du ciel qui s’illumine. Tu as une chemise de rechange ?
— Et bien moi, je me lève à dix heures du matin − l'aube des gens qui se couchent tard, disait cette chère Colette.
— Très drôle. Nicolas, quand ton regard prendra de la hauteur, on en reparlera.

Quelques écrivains les mettaient d’accord ; Hemingway était l’un d’eux. Ils ont beaucoup échangé sur « pour qui sonne le glas », roman qu’ils avaient relu par le plus grand des hasards, en même temps. C’est l’histoire d’un professeur américain, Robert Jordan, engagé dans les Brigades internationales pendant la guerre civile espagnole. Et quel bel et triste amour entre Robert et Maria. Ils ont fait quatre ou cinq pauses-café sur le sujet.

Nicolas le savait déjà. Il connaissait bien ce sentiment, cette légère euphorie qui s’emparait de son être lorsqu’il pensait à elle. Plus aucune difficulté pour se lever le matin, il s’était même surpris à fredonner en se rasant. Il était amoureux de Thérèse. S’il osait, il l’inviterait pour la Saint-Valentin. Mais il a trop peur qu’elle refuse en souriant à pleines dents.

Thérèse et Nicolas étaient seuls en terrasse. Rien d’étonnant à cette heure, et à cette période de l’année. Faire sortir un Espagnol à l’aube est absolument impossible. Encore moins un 14 février. Et faire ouvrir un restaurant à sept heures du matin était un tour de force. Nicolas a été convainquant et généreux. Ségovie, au nord-ouest de Madrid. Ils buvaient un Daiquiri en admirant l’aqueduc romain morcelant les premières lueurs de l’aube. Il a été construit pour amener l’eau de la montagne de Ségovie. Hémingway aimait passionnément cette région. Il l’a écrite magnifiquement dans « pour qui sonne le glas ».

Nicolas avait osé, et Thérèse avait accepté.

— Merci Nicolas, le spectacle n’est-il pas somptueux ? L’aube ne met-elle pas le crépuscule à genoux ?
— C’est toi, Thérèse, qui me met à genoux. Désormais, je t’accompagnerai chaque jour si tu le veux, dès potron-minet.
— Dès potron-minet ?
— Oui, t’avoueras que c’est plus joli que l’aube... Tu sais qu’au XVIIe siècle, on disait « dès potron-jacquet », le jacquet étant l’écureuil, petit animal très matinal. Et puis, l’écureuil a été remplacé par le chat. Quant au mot potron, il vient du latin « posterio », le postérieur. Dès que le chat se lève et montre son derrière, dès potron-minet. C’est drôle, tu ne trouves pas ?

L’aube tient toujours ses promesses.

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Jenny Guillaume · il y a
J'ai passé un beau moment de lecture et j'ai appris plein de choses, merci ! Je dirais que le tout premier paragraphe me semble à part du reste, je pensais me retrouver à nouveau dans la tête de Thérèse à la fin pour comprendre l'évolution de sa réflexion après toutes les questions qu'elle s'est posées au début :) Bon, d'accord, c'est l'amour, c'est tout ^^
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Demens · il y a
Oui, j'aurais pu faire parler Thérèse, mais 6000 signes, c'est peu... Merci pour la lecture et le commentaire sympa.
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Geny Montel · il y a
De beaux échanges littéraires. Merci pour cette pause culture dès potron-minet Demens ! Et mes excuses pour ce retard...
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Demens · il y a
Sympa Geny, Merci et bonne chance pour la suite.
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Zia Odet · il y a
Un texte léger, aux effluves de café, qui m'a fait passer un agréable moment de lecture. Merci.
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Demens · il y a
Merci pour votre passage sur ce texte. Au plaisir.
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Fabienne BF · il y a
C'est Serge Debono qui a donné le tuyau sur votre texte sur le tam tam catégorie coup de coeur... et je l'en remercie car oui, votre lumière de l'aube est vraiment délicieuse et follement romantique aussi, truffé de boutades littéraires, joliment désuete et décalée aussi. Comme ce marivaudage à la machine à café, j'aurais aimé que cela ne s'arrête pas !
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Demens · il y a
Merci Serge... Votre commentaire me fait super plaisir. Un grand merci.
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Marie · il y a
Délicieux ! Et puis Ségovie. Et puis « potron-minet »...
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Demens · il y a
Délicieux... j'adore. Un grand merci.
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Laureline · il y a
Excellent texte. Romantique et drôle, bravo
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Demens · il y a
Sympa. Merci beaucoup.
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Brocéliande · il y a
Oh très beau ...contente de découvrir un si joli voyage !
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Demens · il y a
Merci beaucoup chère Broceliande.
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Brocéliande · il y a
oh juste sincère ..quand je n'aime pas quand ça m'envole pas ..je me tais ..et là je pouvais être un rien bavarde...merci d'avoir répondu...Jolie soirée-nuit à vous !
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Zurglub · il y a
Très bon texte ! Bravo !
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Demens · il y a
Merci infiniment.
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Plume Le chat · il y a
Bravo pour cette tendre rencontre et merci pour "potron-minet" !
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Demens · il y a
Merci Plume. Au plaisir.
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Serge Debono · il y a
J'aime bien cette Thérèse touchante et ce Nicolas érudit qui démarre tranquillement leur idylle. De bons dialogues et une fin sans conclure, bien vu ! Bravo Demens ! Bon choix d'avatar aussi, Sid colle bien au pseudo ;-) Si ça te tente http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/noon Sinon, au plaisir !
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Demens · il y a
Merci beaucoup Serge. Je peux t'appeler Serge ? Et je te tutoie aussi, j'ai cru comprendre en lisant un de tes textes, que j'ai bien apprécié, qu'on était peu ou prou de la même génération... Au plaisir.
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Serge Debono · il y a
Oui désolé, je me suis permis mais bien sûr c'est réciproque ou pas du tout ;-) Je crois que j'ai sentis une certaine "coolitude" chez toi et dans tes textes qui m'ont poussé à être plus familier. Effectivement, je crois qu'on est sensiblement de la même génération. En tout cas, heureux de faire ta connaissance, et j'aime beaucoup ce que j'ai lu. Au plaisir
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