À la lueur orange des veilleuses

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Aujourd’hui à la retraite je me consacre à ma passion: l’écriture, que j’aborde exactement comme j’abordais mes reportages photographiques : montrer un ouvrage achevé sous ses meilleurs  [+]

Image de Automne 2015
Le jeu était pipé. Nous le savions tous les deux. Moi je me laissais délicieusement tromper et elle feignait de croire qu’elle me bernait. Ses petits poings tendus sous mon nez, elle me regardait sévèrement : le plus gros contenait le trésor.
Je gardais Marie tous les soirs depuis quelques temps. J’allais la chercher à l’école et m’occupais d’elle jusqu’au retour du travail de Chloé. Alors je m’éclipsais rapidement. Je traversais une période de travail à temps partiel qui me permettait cette disponibilité. Tant que les choses roulaient de cette façon, j’en profitais.
Je lui désignai son poing droit, celui qu’elle ne pouvait pas fermer. Je pris un air futé qui l’agaça.
— Non ! Recommence, dit-elle en remettant ses deux mains derrière son dos.
Je pouvais suivre sur ses mimiques le difficile tour de passe-passe auquel elle se livrait ! Je savais que cette fois-ci, pour que le jeu reste le sien, il ne fallait pas que je me montre trop malin.
Chloé avait refusé de me voir et même de me parler pendant trois mois. Elle m’avait également empêché de voir Marie. Mais je pouvais lui parler au téléphone... Torture à laquelle je mis fin rapidement. Je lui postais plutôt des dessins qu’elle adorait.
J’étais vite devenu prêt à tout pour voir Marie. Avec Chloé je savais que maintenant c’était fichu. Plus jamais sans doute je n’aurais droit à sa confiance. Je l’avais fait souffrir de telle sorte que ma présence, mon existence, qu’elle ne pouvait pas évacuer d’un revers de main, était en soi une agression. Je savais cela, je sentais cela et j’arrivais à le supporter. Cela faisait partie des nouvelles choses que j’avais apprises sur mon propre compte : j’étais capable de blesser ma femme, de me priver du lent bonheur de son amour pour vivre des moments de fulgurants plaisirs.
Son petit poing gauche était serré sur du vide. Je fis mine d’être hautement tracassé par le problème qu’elle me posait. Jouant la plus totale incertitude, je me jetai à l’eau, montrant combien je me sentais battu d’avance. Son visage rayonnait du plaisir de me voir tomber dans le panneau. J’adorais.
— Ha ! ha ! T’as perdu ! T’as perdu !
Je poussai des gémissements ridicules qui la comblèrent de joie. Puis soudain, comme je parvenais à simuler des larmes de défaite, elle me prit la tête entre ses bras et me déposa plein de bisous sur le front.
— Oh ! Mon pauvre papa ! Faut pas pleurer ! Tu gagneras la prochaine fois, c’est promis.
La clef joua dans la serrure. La vaillante Chloé entra dans l’appartement et l’air changea aussitôt de densité.
— Bonjour Chloé, lui dis-je, sans m’approcher d’elle.
— Bonjour, dit-elle d’une voix blanche, sans me regarder.
— Maman ! Maman !
Marie courut vers elle et resta collée contre son corps, la joue posée sur la main qui l’avait accueillie tendrement.
— Bonjour mon trésor. Ça va ? Tu as bien joué ? Tu ne t’es pas ennuyée ? Tu as bien goûté ? Allez, dit au revoir à ton père.
Marie jouait avec les doigts de Chloé et répondait en opinant à toutes ses questions.
Je m’avançai pour l’embrasser et quittai l’appartement sans demander mon reste.
— Pierre.
Je me retournai. Chloé avait maintenu la porte entrebâillée et posait sur moi un regard qui évoquait une armée en ordre de bataille. Je fis un pas vers elle.
— Pierre, j’ai engagé quelqu’un pour s’occuper de Marie. Tu n’as plus à venir.
— Mais enfin, pourquoi ? Je peux très bien...
— Non. C’est préférable. Je ne te demanderai rien sur le plan financier, je peux assumer seule.
— La question n’est pas là, enfin.
— Moi je souhaite que la question se pose en ces termes. Pierre. Je veux que nous divorcions. Je t’appellerai pour qu’on s’organise. Bonsoir.
Quand la minuterie plongea le palier dans le noir, je pris conscience que j’étais resté très longtemps devant cette porte, foudroyé et l’esprit vide. Je déglutis pour desserrer le nœud qui m’étranglait. Je ne trouvais cependant pas la force de bouger, à peine celle de respirer. Peu à peu les veilleuses répandirent sur le sol de l’étage une sorte de lac orange très apaisant. Les bruits sourds qui révélaient l’agitation humaine dans ce grand corps de béton me donnaient l’impression de flotter, minuscule et perdu, dans une lymphe lumineuse.
Puis je distinguai derrière la porte le rire de Chloé, suivi de celui de Marie. C’était comme si je me rétablissais miraculeusement sur une plateforme après avoir longuement chuté dans le vide.
Je les avais perdues, elles et la vie qui allait avec. Toute cette perte immense m’appartenait. Voilà. C’était ainsi. C’est cela que j’avais choisi. Dès le début j’avais tendu une main vide, retenant dans l’autre, derrière mon dos, ce qui m’était le plus cher : le droit de suivre un jour mon désir. Oui, ça je l’avais gardé pour moi sans même me l’avouer, jusqu’au jour de la première aventure, jusqu’au moment décisif, tranchant comme un scalpel, où cette fille à la bouche merveilleuse m’avait souri et tendu ses lèvres et où j’avais dit « Oui ! » à mon désir, « Va ! Emporte-moi ! ».

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Simplylouloublue · il y a
Magnifique texte emprunt de sensibilité ..douloureuse tranche de vie dépeinte avec maestria...bravo!
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Arlo G · il y a
J'étais passé à coté de votre excellent TTC et je vote avec un peu de retard. A L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne soirée. Cordialement, Arlo
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Gail · il y a
C'est la vie, avec ces petits moments de bonheur rattrapés par de plus dures réalités. J'aime beaucoup ce texte très bien écrit.
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Anna Hoser · il y a
Le père est si attachant qu on ne peut s empêcher d espérer qu il sera un jour pardonné. ..
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Faylila · il y a
Vraiment très touchant cette histoire. Elle révèle parfaitement la réalité de ce type de relations. +1 pour votre très bon travail !
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Fred Panassac · il y a
Une histoire merveilleusement écrite et qui ne laisse pas indemne. + 1
J'espère que votre texte sera sélectionné.

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Fred Panassac · il y a
J'atterris ici car j'ai eu une notification de votre "like" . Vous voyez que la plupart du temps (...) je lis de manière désintéressée sans demander que l'on vote pour moi. Quand je le fais c'est parce qu'il y a péril en la demeure et c'est pour ne pas me dire ensuite que je ne me serai pas battue. Je suis et reste sincère dans mes votes et j'admire vraiment votre écriture. Merci.
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Arielle Maidon · il y a
J'ai adoré cette écriture tranquille et désespérée. Bravo. Un beau texte, à relire...
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J.M Capu · il y a
Votre texte met bien en mots ces lourdes pertes qu'inflige parfois le grand jeu cruel de la vie .
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Julien Savouré · il y a
Très beau texte ! Merci à vous.
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Isabelle Lambin · il y a
J'ai passé un très bon moment à vous lire.
Le passage traitant de la complicité père-fille est pleine de douceur, d'amour et de tendresse.
On s'attend au pire lorsque l'épouse rentre. Vous nous conduisez au fil de vos mots vers la conclusion qui apparaît alors comme une évidence.
Votre regard, votre analyse d'une telle situation sonne juste. Comme le dit Olivier Jacquemin, il faut garder en tête que nos actes ne sont pas sans conséquences. Dommage que cet homme ai refusé d'y penser avant d'agir. Le bilan est lourd : un couple détruit et une enfant punie du comportement des adultes, privée de son père. Espérons que sa mère, pour le bien-être de sa fille, revienne sur sa décision.
21ème vote.

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