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Sabine Leger

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Une ruelle sombre un soir d’hiver et il n’en faut pas plus pour qu’Albert frissonne de la tête aux pieds...
Il est pourtant habitué à ce décor, lui qui depuis maintenant bientôt deux ans effectue ce trajet avant de retrouver le professeur chez qui il se rend pour des leçons de piano.
Il en rêvait depuis si longtemps ! Apprendre à jouer de la musique, pouvoir, grâce à un instrument traduire des émotions, des sentiments, faire valser ses doigts sur les touches comme autant de lutins dansants qui s’animent sous ses yeux et déversent leurs notes enflammées...
Que d’énergie il aura déployé pour trouver la personne suffisamment disponible et pédagogue qui accepte de lui consacrer chaque semaine deux précieuses heures ! Il avait dans un premier temps trouvé un cours collectif, au conservatoire de la ville ; un cours pour débutant, était-il précisé. C’était sans compter sur l’aspect revêche et grincheux de mademoiselle Lenoir, pour qui apprendre à jouer d’un instrument s’apparentait à un parcours de combattants pendant lequel aucun amusement n’était toléré ; rire n’était pas au programme.
Albert ne concevait pas la musique de manière austère, bien au contraire et même si l’apprentissage demeure toujours, quel qu'en soit l’objet, une épreuve difficile, il devait rester un moment de détente agréable. Aussi n’avait-il pas mis longtemps à tourner les talons.
C’est par hasard qu’il avait entendu parler de Monsieur Gallois qui habitait le quartier Nord de la ville. C’était un homme d’une soixantaine d’années, svelte et toujours élégant, sur qui le temps semblait ne pas avoir de prise. D’un naturel affable, lors du premier rendez-vous, il s’était longuement entretenu avec Albert pour bien cerner sa motivation et établir avec lui un plan de progression. Il lui avait parlé de sa passion pour la musique née dans son enfance, auprès d’une mère cantatrice dont la voix emplissait encore aujourd’hui sa mémoire. Il vivait seul dans un petit appartement qui sentait l’encaustique et la lavande. Le piano occupait une place de choix dans une grande pièce claire et capitonnée, dont il était l’élément principal. Au mur des portraits de musiciens ainsi qu’une scène de ballet dans laquelle des « petits rats » s’exerçaient aux barres parallèles dans de gracieuses postures. Des fleurs fraîchement coupées apportaient une note de couleur et de raffinement à laquelle Albert se montrait sensible. Monsieur Gallois lui expliqua que la musique remplissait sa vie même si il avait exercé le métier de libraire. En effet il n’avait pu vivre de sa passion et encore aujourd’hui il en éprouvait une certaine nostalgie. Non pas que son travail de libraire ne lui convenait pas, mais le piano lui permettait de se sentir pleinement lui-même ; il habitait la musique. Une délicatesse naturelle émanait de cet homme chez qui une fêlure perçait néanmoins comme en ce moment où sa voix perdait un peu de sa tonalité et son regard devenait lointain.
Albert se tenait à ses côtés et pour ne pas le gêner, s’intéressa à une partition posée sur le piano. Sans mot dire, Monsieur Gallois s’installa, pendant quelques secondes sembla absent, entré en lui-même dans une attitude recueillie et grave. Et d’un coup ses mains commencèrent leur danse voluptueuse sur les touches, emplissant la pièce d’une mélodie harmonieuse et enjouée. Visiblement il connaissait par cœur ce concerto, ce qui laissait toute latitude à l’interprétation généreuse qu’il offrait. Rien n’aurait pu le distraire alors. La musique et lui communiaient dans un même élan de vie. Le temps perdait sa teneur, tout entrait dans une dimension autre.
Le jeune Albert devenait le témoin béat de l’art en mouvement. Subjugué ! Il savait à ce moment précis qu’il recherchait cette sensation depuis toujours. Ses études d’avocat ne lui avaient guère laissé le loisir d’évasion sensible. Il s’était intéressé à la peinture avec plaisir, mais jamais il n’avait approché cet état suprême.
De leçons en leçons il sentait qu’il touchait sa vérité ; il progressait lentement mais une telle complicité s’installait entre l’élève et le professeur que ces heures de musique devenaient sa respiration. Monsieur Gallois l’accompagnait avec infiniment de patience et de bonne humeur. Souvent ils riaient ensemble d’une maladresse, et l’encouragement se trouvait toujours au rendez-vous. Monsieur Gallois percevait des possibilités, mais ils savaient tous deux qu’Alfred ne deviendrait jamais un virtuose. Ce temps de musique les enchantait, simplement.

Lorsque la leçon se termina ce soir froid de décembre, Monsieur Gallois posa ses mains sur celles d’Albert qui les sentit très nettement trembler...

PRIX

Image de Printemps 2013
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