A l'unisson

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L’impact des gouttes sur le métal donnait une rythmique à ma peur, un son réel et concret sur lequel je pouvais me concentrer. Sans ce détail, impossible de ne pas perdre complètement les pédales.
Ok, essayons de respirer, et de synthétiser les derniers événements : une chose avait pénétré dans la chambre que j’occupe avec Bérénice, s’était jetée sur elle et l’avait secouée dans tous les sens avant (j’imagine) de la démembrer en poussant des cris gutturaux. Je dis « j’imagine », car je me suis cassé comme un lâche très vite, sans demander mon reste.
Les cris de Bérénice étaient bien au-delà du supportable, on aurait vraiment cru un gros animal qu’on éventre. Tout cela a duré quelques minutes, puis peu à peu les cris se sont faits moins forts, jusqu’à s’arrêter.
J’ai peur. Très peur. Je me suis enfermé dans cette pièce humide de 2 mètres carrés, au sol froid, ça sent le moisi, tout est noir à part un mince rai de lumière à mes pieds et j’entends la respiration étranglée du monstre dans l’appartement. Il va venir. S'il tend l'oreille, il va forcément entendre ce putain de bruit régulier que font les gouttes en tombant dans cet évier de malheur.
Quelle heure peut-il bien être ? Deux heures du matin, trois heures, peut-être quatre ? Je me pince, plusieurs fois, non ça n'est pas un cauchemar, tout cela est affreusement réel.
Je n'entends plus la créature, ce qui rend la situation paradoxalement encore plus irréelle et inquiétante.
Je pense à Bérénice, à ses chairs qui doivent être étalées dans les quatre coins de la chambre. Je voudrais revenir à hier soir, lorsqu'on était en train de regarder cette série dont je ne sais même plus le nom, je n'en avais rien à foutre sur le moment, mais bordel c'était un pur moment de paradis comparé à ce que je vis maintenant.
Un bruit de succion venant de la cuisine me ramène à la réalité : l'immondice sur pattes doit être en train de vider tous les placards. J'entends le bruit des paquets de céréales qui tombent, un par un, sur le sol.
La cuisine est juste à côté du débarras où je me trouve, tout cela est atroce, je veux partir, quitter l'appartement et courir, dans la rue, crier au secours, me casser loin. Mais vu la vitesse où ce truc a fondu sur Bérénice tout à l'heure, je ne donne pas cher de ma peau si je prends cette initiative stupide.
Bérénice... Je n'ai même pas essayé de la sauver, de frapper le monstre, je n'ai même pas jeté un regard sur elle en détalant. Et même si on a vécu des moments difficiles récemment, je l'aimais. C'est fou, je parle d'elle au passé... la peur bloque mes sanglots, pas une larme ne coule, rien, mon visage est sec, comme ma gorge.
Tout à coup, un ululement, affreux, déchirant la nuit. Puis un autre, tout de suite après. La chose gratte les murs, elle doit avoir des griffes énormes et puissantes, j'ai l'impression qu'elle les lacère, tout comme elle a dû lacérer Bérénice.
Elle s'attaque maintenant à la cloison qui me sépare de la cuisine.
Je me liquéfie totalement. Au propre comme au figuré. Merde, je reste là en attendant de me faire étriper, ou j'agis ? Et si je choisis la seconde solution, je fais quoi ?
Bérénice, si tu étais là avec moi, tu me dirais quoi faire, tu as toujours su quoi faire, sauf cette fois où tu t'es tapé mon meilleur pote. Là, clairement, tu as déconné. Mais à part ça tu avais un esprit d'une logique imparable, en toutes situations.
Et ces gouttes qui tombent, toutes les trois secondes, plouk, plouk... Plouk. Elles ne m'apaisent plus du tout, elles vont me rendre fou. Je voudrais l'exploser, cet évier, le désencastrer du mur, le prendre et l'enfoncer dans la gueule de ce monstre, le frapper avec jusqu'à ce qu'il en crève.
Et peut-être que je peux encore sauver Bérénice ?
Peut-être même qu'elle respire encore ?
Malgré son erreur, on avait encore de belles années devant nous. Ca n'était plus l'amour fou, mais on était bien ensemble, sa solitude ajoutée à la mienne ça donnait quelque chose de supportable à la vie.
Pourquoi est-ce que je pense à ça, là maintenant ?
Fuck, le monstre ne fait plus de bruit. Comment est-ce qu'il se déplace ? Des pattes ? Peut-être qu'il rampe, comme un gros ver visqueux ? Si c'est le cas, j'entendrais quelque chose... Mais là, rien.
Il faut que je sorte. Trouver un objet. Dans le noir.
Il y a quoi, dans cette pièce ? En me levant, je sens que mon caleçon est tout froid au contact de ma peau : je me suis uriné dessus. Et c'est fou comme cette considération me passe au-dessus de la tête.
Je tâtonne, à droite, puis à gauche... ça y est, quelque chose : c'est un balai. Proprement inoffensif, vu la taille de mon ennemi.
Mais j'y pense : c'est ici qu'on range les produits ménagers.
Mes mains caressent le mur doucement, et peu à peu elles arrivent à l'étagère où l'on rangeait, du temps de la routine chérie, le Destop. Je me sens alors pris d'une excitation énorme : c'est la peur, mélangée à la jubilation de rendre cette pourriture aveugle.
Je parcours les flacons... celui-ci c'est le Monsieur Propre, là c'est l'eau de Javel, et enfin je reconnais le déboucheur mythique.
J'ai l'impression que le laps de temps entre chaque goutte tombant dans l'évier est de plus en plus court.
Soudain, le rythme est exactement le même que celui des battements de mon cœur. A l'unisson.
Plouk, plouk, boum, boum, plouk, boum, plouk, boum, tout devient simultané, unique, tout fusionne.
Je suis prêt. Je n'entends plus le monstre, je l'imagine derrière la porte, dans une obscurité relative : je le verrai, et dans un élan de rage je lui jetterai tout le liquide à la gueule.
Je dévisse le bouchon, la bouteille est pleine, mon plan est parfait, c'est sûr ça va marcher.
Je me déplace doucement jusqu'à la porte, et là tout à coup j'entends le monstre respirer, tout près.
Il est là, à quelques centimètres de moi, et seule la porte nous sépare encore l'un de l'autre.
Je me fous désormais qu'il entende ou pas ces foutues gouttes, puisque dans quelques secondes il saura qui est le patron ici.

Et là, tout se passe très vite : j'ouvre la porte d'un coup d'un seul, et l'adrénaline (ou l'instinct de survie, je ne saurai jamais) fait que je balance tout le contenu du gros flacon dans les yeux de la créature, qui hurle et se couche en se tordant de douleur. Je fonce dans la cuisine, prends le plus grand couteau que je puisse trouver, et je reviens lacérer la chose, deux, dix, vingt-cinq coups de lame dans le corps, j'en mets partout et j'aime ça, les hurlements stridents du monstre m'explosent les tympans mais je ne peux plus m'arrêter.
Me ressaisir.
Je tremble de partout, je pleure, j'ai tué ce monstre, le bourreau de Véronique, ma Nemesis.
Je reste là plusieurs minutes, près du corps boursouflé et sanguinolent, prostré, me répétant que tout ça n'est pas vrai.
Mais le pire vient toujours après.
Lorsque j'ouvre les yeux et les porte au visage de la créature, ce sont les yeux de ma douce Bérénice que je vois.
J'avais tué mon Amour, et ce sont ses hurlements qui avaient vibré en même temps que les miens.
A l'unisson.
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Arlo G · il y a
A l'AIR Du TEMPS est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir dans cette dernière ligne droite si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne journée.
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Ciccone Laurent · il y a
C'est bien mené, le style est fluide et la lecture agréable. Je vote. (je n'ai cependant pas saisi qui était cette Véronique dont il est question à la fin...?)
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Christophe Leroy · il y a
Vous avez été le seul à remarquer cette erreur, Laurent ;) (que je ne peux malheureusement plus modifier, arghhhh) Merci pour votre commentaire, en tout cas !
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Ciccone Laurent · il y a
C'est sans doute parce que j'ai lu votre texte en entier...(et vous noterez que je n'ai pas quémandé un vote en retour). Bref, cette petite erreur n'enlève rien à la qualité de votre récit. A bientôt
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Keith Simmonds · il y a
Beaucoup de suspense et de terreur...Mes votes et Merci de venir soutenir mon Kidnapping.
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Mélany Boivin · il y a
Un savant mélange de frissons et d'horreur avec une fin comme je les aimes. Mes votes ! Je vous invite à votre tour, si le cœur vous en dit, à visiter "La Forêt" au http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/la-foret-8 Bonne lecture !
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Philshycat · il y a
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Delphine Minh · il y a
On est dans le thème! Mon vote! :) Si vous aimez les créatures, eh bien je vous invite à lire Imbroglio! :)
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Claire · il y a
Très bon texte ! Suspense, horreur, tout y est pour répondre au thème !
Je n'ai pas été très surprise par la fin, mais j'ai beaucoup aimé quand même ! +4 ;)

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Patrick Peronne · il y a
Vous avez parfaitement répondu aux attentes (c'est du moins ce que je crois) de SE et de ce Prix. On est dans l'effroi et on y reste jusqu'au bout. Mon vote. Mon Court et Noir (1 mn) est à votre disposition.
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Michel Le Caladois · il y a
glaçé-brûlant,,,horrifique
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Corinne Val · il y a
Belle lecture et on est bien dans le thème. Bravo