À l’eau

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Pourquoi on a aimé ?

Un instant de vie simple, et efficace pour retranscrire des émotions profondes, les rendre lumineuses. Cette baignade, c'est un peu comme une

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Il est dix heures au bord du lac. Le ciel est chargé de nuages gris dans lesquels des trouées de ciel bleu délavé apportent l’espoir d’une belle journée d’automne.
L’air frais restant de l’orage de la veille a découragé les baigneurs et les nouveaux adeptes de paddle. Seuls deux cygnes et quelques canards tracent des sillons sur l’eau gaufrée par le vent. Le silence est simplement interrompu par le cri d’une poule d’eau.

Claire est arrivée en avance. Elle attend, assise sur un gros caillou proche de l’eau, perdue dans ses pensées. 
— Bonjour ? 
Elle sursaute se retourne 
— Vous venez pour la baignade ?
Elle sourit et articule un timide oui.
— Je m’appelle Elsa, et vous ?
La jeune femme, qui doit avoir une trentaine d’années, lui adresse un large sourire franc.
— Claire, enchantée.
— C’est la première fois ? Tu fais partie de l’association ?
— Oui première fois, j’ai été opérée l’année dernière et toi ?
Elle s’étonne elle-même de cette confidence
— Moi je suis une vieille briscarde, j’étais déjà là l’année dernière, dit-elle en riant. Tu vas voir, ça fait un bien fou.
Pas d’autres questions. Comme si cette seule confidence suffisait à sceller la relation.

Les autres participantes arrivent rapidement après Elsa. 
Nadège, Nicole, Ingrid, Alicia, Béatrice, Julie… elles sont venues soutenir l’initiative de l’association Complètement femmes, « Toutes à l’eau avec ou sans lolos » au lac de Paladru.
Toutes victimes, toutes vivantes, toutes souriantes.
Pas de discours, pas de solennités.

Très vite, Claire se sent à l’aise, même lorsqu’elle retire ses habits dans un frisson dû à la température fraîche de ce mois de septembre. 

Tout à coup, les souvenirs remontent. L’entretien avec le chirurgien deux mois en arrière avait été décisif. 
— Bonne nouvelle, nous pouvons envisager une opération le mois prochain, lui avait-il annoncé comme une évidence.
Elle se souvient de son air interloqué lorsqu’elle lui annonça qu’elle ne souhaitait pas de reconstruction mammaire. Elle avait l’intuition que sa reconstruction passerait par l’acceptation de cette asymétrie. 
— Tu es sûre que tu ne veux pas retrouver ton sein ? lui avait timidement demandé sa mère au téléphone quelques heures plus tard. 
Bien sûr que non, elle n’était pas sûre d’elle ! Elle l’avait tant aimé ce sein. 
Celui qu’elle avait tant attendu pendant son adolescence, qu’elle avait trouvé trop petit. Ce sein à qui elle avait adoré acheter de la belle lingerie. Ce sein qui avait été regardé avec convoitise, caressée, qui lui avait donné du plaisir. Celui qui l’avait alerté de la bonne nouvelle d’être enceinte, qui avait gonflé, qui avait nourri ses enfants. Ce sein sentinelle, annonciateur des jours sans, mais aussi ce sein qui avait gercé, qui s’était tendu jusqu’à faire éclater la peau, qui lui avait fait mal jusqu’à ne pas pouvoir porter un soutien-gorge. Et enfin celui qui avait abrité la tumeur, qui avait porté la mort et qui en disparaissant lui avait sauvé la vie. 

Ses yeux se posèrent sur sa poitrine. Elle regarda avec tendresse ce corps témoin de tous ces instants de vie. 
Elle sourit, regarda autour d’elle toutes ces guerrières, amazones ou pas, dans leurs maillots de bain colorés. Une armée avec pour seule arme la joie de vivre. 
Elle avança dans l’eau entourée de toutes ces femmes inconnues et pourtant si proches. 
Toutes libres et conquérantes à l’assaut du jour d’après.

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FLORENCE DESCHANEL · il y a
très juste et émouvant

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