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A l’aube, je lui parlerai

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Stella Clarie

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Je me remémore chaque matin les événements de ces derniers mois, faisant défiler scrupuleusement chaque scène dans ma tête. Et dans chaque image, dans chaque émotion, elle est là.

Nous habitions un petit village sans histoire : trop grand pour être chaleureux, trop banal pour être touristique. Mais cela n’avait aucune importance. J’étais livreur et tous les lundis, je la voyais à la boutique de vêtements. J’aurais tellement voulu un jour laisser tomber ces cartons et avancer fièrement vers elle, lui déclarant ma flamme. Peu importe sa réponse, je me serais tenu devant elle, le regard inflexible et elle aurait su.
Les gens décrivent toujours avec précision la première fois qu’ils rencontrent l’amour de leur vie. En réalité, je ne m’en souviens pas et j’éprouve encore aujourd’hui de vrais regrets pour cela. Mais c’est ainsi. C’est avec le temps, illuminé chaque semaine par ses sourires, apaisé par la simplicité de nos échanges, que j’ai aimé Sophie. Plus qu’un moment agréable que j’attendais avec impatience, chacune de nos rencontres était devenue la raison pour laquelle j’étais en vie.
Je l’aidais à déposer les colis dans l’arrière-boutique et elle s’arrangeait pour prendre sa pause quand nous avions fini. Il n’y avait aucun jeu de séduction entre nous, qui, il faut bien le dire, m’aurait mis mal à l’aise. Nous ne faisions que parler de tout et de rien. Bien souvent, notre enthousiasme et notre entêtement nous amenaient à prolonger un peu trop nos discussions et Sophie se faisait rappeler à l’ordre. Toutefois, cela n’altérait jamais sa bonne humeur. C’est probablement ce qui me plaisait le plus chez elle, cette force qui l’animait.
Et de plus en plus souvent, j’avais envie de lui avouer à quel point elle comptait pour moi. Mais à chaque fois j’étais pétrifié à l’idée de mettre en péril cette connexion si spéciale et je me ravisais. Cette relation aurait pu durer une éternité si nos vies n’avaient pas été chamboulées.

Un jour, un groupe d’hommes accompagné de policiers avaient fait irruption dans notre village. C’était une équipe de GenFuture. Ces dernières années, cette société avait sauvé plusieurs centaines de milliers de gens en développant une méthode révolutionnaire de soin individualisé. Son slogan était : « Vous êtes unique, vous méritez un traitement unique ». GenFuture avait ainsi obtenu les louanges de la population, ainsi que les faveurs du gouvernement. La conséquence est qu’elle s’était rapidement immiscée dans ses décisions.
Une chose en appelant une autre, le Grand Recensement avait été organisé. Chacun avait dû se soumettre à un prélèvement sanguin. Et à peine une semaine après, des membres de GenFuture arrivaient, armés de listes.
Lorsqu’ils avaient sonné chez moi et m’avaient annoncé que mon nom était inscrit sur leur carnet, je les avais suivis sans poser davantage de questions. Mais lorsque j’avais vu Sophie dans la rue, se débattant, alors que deux policiers tentaient de la faire entrer dans un véhicule, j’avais perdu mon sang froid. Son sourire si rayonnant avait disparu. A la fois sous le choc et fou de rage, je m’étais rué sur ses assaillants en vain. La dernière chose que j’avais perçue était une intense lumière bleue, juste avant de ressentir une douleur atroce parcourir mon corps.
En rouvrant les yeux, j’avais découvert cette pièce blanche aussi sobre qu’une chambre d’hôpital, fermée sur deux côtés par d’épais barreaux de fer. Le fait de figurer sur cette liste n’était vraisemblablement pas une bonne chose. Cependant, je ne pensais à ce moment qu’à retrouver Sophie. Ils l’avaient enlevée à moi. J’avais secoué frénétiquement la porte de ma cellule. Ce sentiment insupportable que je ne la reverrais peut-être jamais me terrifiait. Savait-elle à quel point elle comptait pour moi ? Elle l’avait probablement deviné, mais j’avais besoin de le lui dire. Et j’en avais eu l’occasion des dizaines de fois sans la saisir.
Si cette situation avait duré, j’aurais très vite sombré. Toutefois, quelques jours plus tard, j’avais aperçu Sophie dans la cellule attenante, m’adressant son magnifique sourire coutumier. Égoïste mais heureux, j’étais redevenu parfaitement serein, malgré la situation incertaine dans laquelle nous nous trouvions.

Et nous voilà aujourd’hui. Cela doit maintenant faire un mois que nous sommes captifs sans que personne ne nous ait expliqué pourquoi. Comme tous les jours, je la regarde à travers les barreaux de nos cellules. Assise par terre, Sophie fixe le mur. Elle semble voir bien au-delà de cette prison. Nous avons repris nos échanges, comme nous le faisions au magasin. Mais à présent nous pouvons nous parler autant que nous le souhaitons.
Le gouvernement a apparemment pris une grande décision cette semaine. Depuis, les cellules alentour se vident.
Nous sommes visiblement les deux derniers détenus ici. La seule présence de Sophie suffit à me convaincre que nous sortirons très vite de ces murs. Et ce jour-là, je lui dirai ce qu’elle est pour moi.

C’est entendu. A l’aube, je lui parlerai.

PRIX

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Virgo34 · il y a
Je reviens vous inviter "A l'horizon rouge" en finale du Prix lunaire.
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Virgo34 · il y a
Une belle histoire qui demande une suite.
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Jfjs · il y a
C'est con mais j'ai peur pour eux. Que va-t-il arriver après cette aube ?
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Stella Clarie · il y a
La fin permet à chacun d'y entrevoir ce qui lui semble le plus probable. J'avoue que dans ma première intention, la suite était assez sombre...
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Yasmina Sénane · il y a
Atmosphère angoissante !
Apprécierez-vous "Entre les persiennes" en lice pour ce prix ?

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Keith Simmonds · il y a
Une jolie œuvre bien écrite et pleine de mystère ! Mes votes ! Une invitation à lire “Ses lèvres rougissent” qui est en lice pour le Grand Prix Printemps 2018. Merci d’avance!
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/ses-levres-rougissent

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Stella Clarie · il y a
Merci beaucoup. J'y vais de ce pas...
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Eddy Riffard · il y a
On ose pas trop imaginer la suite.
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Laureline · il y a
un début mystérieux...bravo
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Stella Clarie · il y a
Merci ! Votre récit "Gris" est l'un des meilleurs textes que j'ai lus, toutes catégories confondues !
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Laureline · il y a
merci Stella
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Cedric Lucas · il y a
J'adore, très fluide et très bien mis en scène!
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Françoise Grand'Homme · il y a
Au début, on ne pense pas être dans un monde futuriste.
Le mystère plane encore quant à leur incarcération.
Nous sommes à l'aube de l'histoire, vers quel crépuscule nous mènera-t-elle ?

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Wall-E · il y a
Enfin une histoire de science-fiction : totalement dépaysant, inventif et truculent (si j'ose m'exprimer ainsi). Bravo !
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Stella Clarie · il y a
Merci beaucoup. Je viens de lire Bons Baisers de Quentin. Quelle élégance !
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