A l’aube du 3ème millénaire

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« Je suis à l’aube du troisième millénaire », cette formule entendue à la radio ce matin me trottait dans la tête. Oui, c’était cela : nous allions vers l’an 2000 ; est-ce que les gens avaient changé ? Etaient-ils plus généreux, plus soucieux de leurs voisins, de leurs proches, avaient-ils envie de s’améliorer, d’être plus performants dans leur travail, leurs relations familiales ?

De tout cœur, je l’espérais : j’avais toujours cru en l’homme. J’entrais dans le presbytère : ma chère Emilie était en train de passer le café. Elle connaissait mes habitudes : promenade et recueillement le matin, puis café et bavardage avec elle. Je remarquai au passage ses jambes enflées, ses mains déformées par l’arthrose. « Ta santé Emilie ? Oh, toujours pareil Monsieur le Curé ». Voilà, le chapitre était clos : je pouvais toujours me demander si elle se soignait, si elle allait voir un médecin, ce n’est pas elle qui me donnerait l’information. Elle détournait la conversation : elle n’avait jamais aimé parler d’elle. Elle se contentait d’exister à travers les autres, me narrant avec forces détails la naissance difficile d’une telle, la bonne récolte d’un tel. Elle était positive : toutes les difficultés décrites débouchaient toujours sur une amélioration de la situation, de la santé...

Sa façon de faire me rendait perplexe. Je me disais « est-elle une sainte femme ? Vous savez, quand on se demande qui est plus royaliste que le roi ? ». Habitué aux longues déclarations de mes paroissiens dans mon confessionnal, je me disais qu’Elle était en quelque sorte « intouchable ». Sa bonté, son altruisme, l’absence d’intérêt qu’elle éprouvait pour sa personne la mettait, sans qu’elle en soit consciente, à l’écart, et bizarrement, elle était épargnée par la vulgarité, la bêtise : personne n’aurait eu l’idée de pouffer en parlant d’elle, de raconter une blague à la mode sur la « bonne du curé ». Son humilité lui donnait un prestige incroyable, et parallèlement, cet état de fait me forçait à ne pas me plaindre non plus : je n’étais plus tout jeune, j’avais des rhumatismes qui me faisaient souffrir et quelques fois, de plus en plus souvent, des doutes : pourquoi avoir choisi cette voie ? Pourquoi ce manque d’énergie, cette baisse dans ma foi, cette lassitude en écoutant les sempiternels radotages du vieux Mathieu, les médisances de la Berthe, les difficultés de Pierre devant tout changement. Et puis, à côté de ça, cette joie immense, ces chants forts à la période des vendanges, comme je me sentais plus que jamais exclu de la communauté de ce petit village toulousain !....

Ce village, lorsque j’y avais été parachuté, m’avait d’emblée paru hostile. J’avais toujours vécu dans les grandes villes et ces gens me déconcertaient : ils se connaissaient tous, mais se jalousaient férocement, quelques fois des actes de malveillance me rappelaient douloureusement que les paroles du Christ que je prononçais en chaire n’entraient pas forcément dans des oreilles attentives.

Ce jour-là, en regardant Emilie après une nuit d’insomnie où mon malaise s’était insidieusement aggravé au fil des heures, je sus qu’il fallait que j’agisse.
J’allais téléphoner aux instances supérieures comme il les appelait et leur dire que je me fichais pas mal de l’avis de tous.

Ce rôle dans cette série de télé-réalité, il pouvait le donner à quelqu’un d’autre !

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Coucou! Marjorie · il y a
Un chute surprenante et drôle!

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