À l'aise !

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J'aime les gens. Je hais l'humanité et pas mal de ses représentants En particulier les toreros, les admirateurs des toreros, les gens du cirque, les dresseurs de dauphins, les chasseurs, les  [+]

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Deux heures qu’on marchait et j’en avais ma claque.
On avançait tous les quatre en file indienne et ça n’arrêtait pas de grimper. Au début je m’étais mis en deuxième position, juste derrière Marine, genre super à l’aise. Comme ça, j’avais le spectacle de ses hanches sous les yeux. Je me disais que ça m’aiderait. Et ça l’avait fait environ une heure. Après, son derrière aussi joli soit-il n’avait plus suffi à égayer le parcours.
Maintenant, je fermais la marche, et je me bagarrais pour ne pas me faire distancer. On a sa fierté. Plutôt crever que d’admettre devant la triplette de touristes montagnards que j’en avais plein les baskets. Ma mère avait raison : les matheux, c’est pas fait pour le sport et vice et versa. Doit y avoir comme un processus antinomique dans le cerveau.
Seulement le matheux, hier, il avait rencontré au bar de l’hôtel deux filles et un mec. Ça faisait quatre mois que je n’avais pas pécho et je grimpais aux rideaux. Alors je m’étais dit que le type pouvait bien partager un peu. Des deux, Marine était la moins jolie mais c’était la sœur du monsieur alors avec elle, j’étais certain que j’avais le champ libre.
Je m’étais immiscé dans leur conversation qui tournait autour de la randonnée qu’ils prévoyaient de faire le lendemain. Un jour, il allait vraiment falloir que j’apprenne à la fermer. Juste un petit peu. Qu’est-ce qui m’avait pris de leur dire que moi aussi j’aimais crapahuter dans la montagne ? Sûrement l’envie d’impressionner la donzelle. Résultat, ils m’avaient invité à les accompagner. Sur le coup, j’étais super content. Maintenant je me sentais super con tout court. Ça frottait dur dans mes godasses. J’étais en train de fabriquer des ampoules pour illuminer tout un quartier.
Le frère et sa copine marchaient maintenant devant et ils commençaient à prendre quelques longueurs d’avance. À ce moment-là, Marine s’était retournée.
— Ça va ?
— Super ! À l'aise !
— Ah ! Tu souffles toujours comme ça quand t’es à l’aise ? T’as plutôt l’air d’un tuberculeux asthmatique en bout de course ! Je suis à deux doigts d’appeler le SAMU, là !
— Ça se voit tant que ça ?
— Fais-toi un selfie, tu vas être fixé ! Bon allez, on fait une pause !
Elle avait dit ça en posant son sac à dos. J’avais vaguement contesté et puis j’avais abdiqué, rincé, humilié. Elle avait crié aux autres de continuer. Puis elle s’était tournée vers moi et avait soupiré.
— Ah ! Là ! Là ! les mecs, vous êtes vraiment relous ! T’es autant randonneur que je suis danseuse, toi ! C’était pas plus simple de dire que tu débutais ?
— Comment t’as su ?
Là, elle avait carrément rigolé.
— Déjà, hier, je trouvais que t’en faisais un peu trop, mais quand je t’ai vu débouler ce matin avec tes baskets pourries ! Faut vraiment n’y avoir jamais mis les pieds pour marcher en montagne sans chaussures de rando. Tu dois vachement déguster !
Elle avait dit ça en souriant à pleines dents. Et c’est là que j’avais vu qu’elle était bien plus jolie que l'autre fille. Bien plus jolie que toutes les filles que j’avais rencontrées.
— T’es sans pitié. Pas une once de compassion !
Elle était debout et moi assis sur le bord du sentier, lamentable. J’avais esquissé un déchaussage.
— Je ferais pas ça si j’étais toi. Ça va être pire après, quand il faudra les remettre. À moins que tu veuilles repartir en chaussettes, bien entendu.
— Tu pourrais me porter sur ton dos.
— Compte pas trop là-dessus mon bonhomme !
Puis elle avait pris son téléphone portable et avait appelé son frère.
— Salut frérot ! Écoute, j'me sens pas super bien, je crois que j’vais redescendre... Nan t’inquiète : un garçon charmant se propose de me raccompagner. Continue avec Alice, on se verra plus tard à l’hôtel.
Elle avait raccroché et remis l’iPhone dans sa poche.
— Merci Marine ! C’est sympa de ne pas m’avoir enfoncé.
— Pas d’quoi ! Mais tu me dois au minimum un resto. Tu te sens d’attaque pour refaire le chemin en sens inverse ?
— À l’aise. Ça descend !
— Crie pas victoire trop vite, ça va être pire dans l’autre sens. Tes pieds vont pas être beaux à voir, fais-moi confiance. Ils vont fumer grave !
— Ah, merde ! Tu dois vraiment me prendre pour un boulet.
Elle avait souri de plus belle.
— T’as l’air d’un chien abandonné. Mais j’adore les chiens.
Elle m’avait tendu la main pour m’aider à me relever. J’avais moins mal. Une fraction de seconde nos corps s’étaient retrouvés collés. Son odeur faite de sueur et de parfum m’avait explosé la tête.
— Je préfère que tu marches devant, avait-elle dit en s’écartant.
— Pourquoi ? T’as peur de me perdre ?
— Nan, mais ça fait deux heures que tu me mates le derrière, alors c’est chacun son tour !

Je n’ai pas souffert tant que ça pendant la descente. Mais j’avais les pieds en sang à l’arrivée. Mon esprit était trop occupé pour ressentir la douleur. J’ai décidé que c’était la bonne quand elle est revenue de la pharmacie avec les pansements.
Hors de question que je vous raconte la nuit que nous avons passée.
Depuis, j’ai acheté des chaussures de randonnée et je me suis amélioré. Je promène même notre fils sur les épaules.
On se marie demain.
Elle m’a demandé de mettre mes vieilles baskets, en souvenir du bon vieux temps.

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