À l’air, libre

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Dans ce texte, l’autrice fait briller son esprit de synthèse : tout est court, simple, efficace. Pas de mot en trop, on va à l’essentiel. Et

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Sous sa combinaison, Joy était en sueur. Le soleil, à son zénith, tapait contre son casque, créant dans cet espace hermétique, une atmosphère semblable à celle d’un sauna. Elle inspirait l’air chaud de sa bouteille, asséchant un peu plus sa gorge à chaque bouffée. Elle avait l’impression de suffoquer. Elle avait besoin d’air. D’un air frais, doux, vrai.
Plus que quelques mètres avant d’atteindre l’abri. Les derniers mètres étaient toujours les plus compliqués. En foulant le sol, elle voyait la terre aride se soulever à chacun de ses pas. Elle ne pouvait pas le sentir à travers sa combinaison, mais elle le percevait, il était là. Invisible mais puissant. Le vent. Elle mourrait d’envie de sentir la brise fraîche sur son visage. Mais elle ne pouvait pas. Il était interdit à quiconque de quitter l’abri sans combinaison. Cela pouvait être extrêmement dangereux de respirer cet air contaminé, ne serait-ce que quelques secondes. Et puis, si quelqu’un la voyait enlever son casque, elle risquait gros.

Soudain, Joy s’arrêta. L’abri était pratiquement à portée de main. Il se dressait, immense, au centre de ce terrain désolé ; un cube géant, gris et froid, au milieu d’une terre brune et ardente. Elle leva les yeux pour regarder le ciel. Cela faisait longtemps qu’il n’était plus bleu, mais les rayons du soleil étaient si intenses qu’ils perçaient à travers la couche grise, épaisse, presque opaque.
Elle n’avait pas vraiment envie de rentrer. Pas envie de retrouver la minuscule pièce qui lui avait été attribuée. De se lever tous les matins dans cette étuve. De travailler avec acharnement à essayer de faire pousser des plantes artificielles. De manger cette nourriture synthétique et insipide. De croiser des milliers de personnes chaque jour, mais de ne parler à aucune d’entre elles. De dormir seule, chaque nuit. Elle ne supportait plus la promiscuité ni le brouhaha continu de la foule qui s’activait chaque jour dans cette énorme fourmilière. Paradoxalement, elle se sentait extrêmement seule au milieu de cette agitation permanente. Elle ne supportait plus cet air confiné et contrôlé. Elle étouffait.

Un besoin profond de sentir le vent sur sa peau, dans ses cheveux, dans ses poumons, brûlait en elle comme des braises que l’on attise pour faire repartir la flamme. Lentement, elle fit demi-tour et se remit à avancer. Tournant le dos à l’abri, elle retira son casque et défit sa combinaison, les jetant au sol derrière elle. Alors, une bourrasque la frappa de plein fouet. Elle l’accueillit les bras ouverts et un immense sourire se dessina sur son visage. Elle n’avait jamais ressenti ça. L’air frais caressait sa peau, faisait voler ses cheveux qui lui chatouillaient les joues, et faisait frissonner son corps tout entier. Elle se sentait légère, libre. Elle était vivante. 
Au bout d’un moment, elle se mit à tousser. D’abord, une toux légère qui lui irrita la gorge. Puis, une grosse quinte de toux l’assaillit, inarrêtable. Par réflexe, elle avait couvert sa bouche avec ses mains. Quand la toux se calma, elle découvrit, impassible, ses doigts ensanglantés. Alors, prise de vertiges, elle s’allongea sur le sol. Sa peau touchait la terre pour la première fois ; cette sensation l’enivra. Elle caressait le sol de ses mains, essayant de recueillir quelques cailloux au creux de sa paume. Le vent continuait d’effleurer son corps. Elle respirait à pleins poumons, sentant l’air irriguer tout son être, sentant son ventre se gonfler puis se creuser, lentement, profondément. Elle n’avait jamais rien ressenti d’aussi beau. Apaisée et sereine, elle ferma les yeux.
Au loin, elle entendit les portes de l’abri s’ouvrir. Puis des voix, des sirènes, des engins à moteur. Mais plus rien n’importait, elle était déjà loin. Elle était partie. Libre.

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