A l'abandon

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Image de Automne 2017
Assise, seule dans la cuisine, je bois mon café aux arômes aussi fades que ma pauvre petite vie. Je devine sa couleur délavée grâce aux rayons du soleil qui franchissent discrètement les interstices du volet. En parlant de rayon de soleil, où est passé le mien ? Celui qui me réchauffe bien mieux le cœur que n'importe quelle émanation de lumière et que j'attends avec impatience.

Où a-t-il pu encore se fourrer ? Se rend-il compte du mouron que je me fais pour lui ? Qu'est-ce qu'il peut bien fabriquer ? Les « autres » ne reviendront pas avant ce soir ! La voie est libre ! Je ne dois surtout pas m'agiter au risque de l'effrayer. Je suis sûre qu'il se terre encore dans un recoin de l'appartement. Les innombrables miettes d'origine indéterminée jonchant sur le sol parviendront certainement à l'attirer. Il les aime tant contrairement à mon mari qui ne cesse de rager contre ces quelques traces de négligence ménagère.

Mon « ma-ri » prend un malin plaisir à m'affubler de sobriquets peu élogieux... « Incapable ! », « Bonne à rien ! », « Feignasse ! », « Partisante du moindre effort... » et j'en passe. À sa décharge, je suis loin du stéréotype de la fée du logis qu'il s'imaginait avoir épousé. Et moi qui pensais avoir mis le grappin sur le prince charmant... C'est raté. Au final, notre mariage est un vrai fiasco.

Enfin, il daigne se montrer ! Il reste planté sur le pas de la porte, hésitant à en franchir le seuil. « Puis-je entrer ? », semble-t-il demander. Évidemment ! Je ne vis que pour ça. Sa compagnie me comble et compense l'affection défectueuse de mon mari et de mes enfants.
Il avance sur le carrelage à pas rapides mais feutrés. Il se faufile avec habileté entre les miettes qu'il ignore volontairement et parvient jusqu'à mon pied droit dont les orteils dénudés dépassent de mes mules. Il les chatouille allègrement. Je n'ose bouger d'un cil de peur d'interrompre ce moment de délicieuse complicité. Je peux toujours rêver pour que mon mari me fasse autant d'effet. Je guette le moindre signe de dérobade. Il est si vif et imprévisible.

Comme j'ai du mal à anticiper ses faits et gestes, j'ai souvent eu recours au service du petit dernier de la famille, Tom, pour qu'il le surveille. Cela m'a valu quelques remontrances de la part de mon mari le jour où je me suis « un peu » emportée après que Tom l'eut perdu de vue préférant jouer avec ses petites voitures. Je lui avais pourtant fait comprendre l'importance que cela avait à mes yeux. Je pense qu'il le sait à présent. J'avais étalé sur la table de la cuisine deux boîtes entières de mes anxiolytiques en le menaçant de tous les prendre s'il ne le retrouvait pas. Mon mari de retour de son travail et témoin de la scène était tout de suite monté sur ses grands chevaux en remballant fissa les comprimés.

« T'es devenue complètement dingue ! Tu te rends compte de ce que tu fais ? »

Mon fils me regardait bizarrement... Moi tout ce que je voulais, c'était retrouver mon petit compagnon. En me réfugiant dans la chambre, je l'ai retrouvé sous notre lit, triste ironie du sort. Il a ressenti mon désarroi et s'est approché pour me consoler à sa façon. Comme l'intuitivité d'un animal peut parfois surpasser le bon sens de l'homme. À partir de ce jour, il est resté tapi dans l'ombre en présence de mon mari et de mes enfants attendant nos retrouvailles avec le même empressement que moi.

Jour après jour, j'escompte les instants passés auprès de lui. Je tente de les maximiser au risque de forcer le trait de la mère et de l'épouse modèle. Je dois à tout prix sauver les apparences et surtout faire en sorte que mon mari ne mette pas la main dessus. Malheureusement, il n'est pas dupe et il devient de plus en plus virulent : « Je vais le butter ton bestiau. Je finirai bien par le choper ! »

Bien sûr, le jour tant redouté arriva. Mon mari avait posé sa journée comme il le fait régulièrement afin de s’accorder comme il aime à le dire « une journée de détente bien méritée » devant son idiote de console de jeux, armé d'une manette et d'une canette à chaque main. Ces jours-là, je n’ai pas intérêt à moufter. Je prends mon mal en patience et compte les heures qui me séparent du lendemain avec l'espoir de retrouver mon compagnon d'infortune.

Vers dix heures, la sonnette de la porte retentit. Je m’apprête à me lever, mais à ma grande surprise, mon conjoint a daigné suspendre sa partie de doigts en l’air pour aller ouvrir. Des hommes pénètrent à l'intérieur avec un attirail étrange. Je comprends que ma relation toute particulière va cesser dans les heures qui viennent et de manière définitive. Il n’y a rien à faire pour les en empêcher. Je les laisse faire sans protester sous le regard de mon mari qui jubile intérieurement. Ils vont de pièce en pièce, armés de leurs pistolets à seringues déposant une espèce de gel dans tous les recoins de l'appartement. Leur tâche achevée, les larmes me montent aux yeux tandis que mon mari remplit avec enthousiasme le chèque.

— C'est à l’ordre de qui déjà ?
— La société "AC", Adieu-cafards, monsieur.
— Je le savais bien que je finirais par l’avoir ta bestiole de merde, on va enfin avoir la paix maintenant.

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