4
min

À fleur de pot

Image de Soizig

Soizig

1451 lectures

733

Finaliste
Sélection Jury

Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

On a craqué pour le côté irrésistiblement british de ce couple d’anglais qui œuvrent comme apprentis jardiniers nocturnes... Un récit original...

Lire la suite
Comme moult sujets de Sa Royale Majesté dans les années 2000, Andrew et Margaret Taylor avaient laissé derrière eux sans l'ombre d'un regret Londres et sa Tamise, pour s'expatrier en Centre-Bretagne.
Attirés par le calme et la beauté de cette région à l'abri de la folie des hommes et des spéculations immobilières, ils avaient troqué leur petite maison de brique de Egham contre une longère avec dépendances au charme fou. Enfouie sous les hortensias, les genêts, les camélias et les rhododendrons, leur demeure aux allures de carte postale surplombait les méandres du canal de Nantes à Brest à hauteur de Châteauneuf-du-Faou.
Avec pour projet d'aménager la bâtisse et ses bâtiments annexes en gîte et chambres d'hôtes, le couple s'engagea pour un semestre dans des travaux colossaux. Les dons de bricoleur d'Andrew alliés au goût de Margaret pour la décoration d'intérieur et le jardinage assurèrent la concrétisation de leur rêve. Chinant chez les brocanteurs, à la ressourcerie, chez Emmaüs et au fil de vide-greniers, vaisselle, bibelots et meubles bas bretons et vintage habilement associés, ils firent en quelques mois de leur petit nid douillet un véritable havre de paix.
Fidèles clients du restaurant « Chez Odette » de Maël-Carhaix, le couple s'y fit des amis anglais, gallois, écossais, irlandais et bretons qui se chargèrent de leur publicité via le bouche-à-oreille et les réseaux sociaux. Avec leur intégration réussie dans le tissu local et quatre étoiles sur TripAdvisor, les Taylor avaient le vent en poupe. Jusqu'au jour où ils retrouvèrent leur labrador Feeling mort de vieillesse et d'usure au pied des bambous. Véritable tremblement de terre affectif, la perte de leur vieux compagnon les plongea dans une tristesse infinie. Se refusant à appeler un équarrisseur pour enlever le corps, Andrew fit un trou d'un bon mètre de profondeur loin de la maison, sans toutefois parvenir à recouvrir la dépouille de chaux vive comme l’article L.226-2 du code rural le lui imposait. Essuyant ses joues d'un revers de main discret, il planta en soirée le rosier Munstead Wood spécialement acheté par Maggie, puis tous deux l'arrosèrent de leurs larmes. Après quoi ils prirent une cuite sévère au brandy en feuilletant l'album photo témoin des temps forts de leur vie commune avec l'animal avant de regagner l'étage au radar.
L'été suivant, le couple découvrit un matin avec émerveillement l'explosion de roses pourpres offerte par Feeling. En composant des bouquets pour la console art déco en marbre et fer forgé de l'entrée, Margaret fut comme étourdie par le parfum puissant aux notes fruitées qui s'en dégageait, mélange subtil de myrtilles, de prunes et de mûres. Un cadeau bienvenu à l'heure où le Brexit menaçait l'équilibre financier du couple, en quête d'une idée pour mettre du beurre dans des épinards au goût de plus en plus amer. L'après-midi même, tout en savourant sa cup of tea accompagnée de quelques Victoria sponge cake, génoise fourrée de confiture et de crème, Margaret entraîna Andrew sur les pentes glissantes de son idée de génie.
D'abord épouvanté, il se montra ensuite attentif, curieux, puis fasciné. Il faut dire que mené à bien, et si elle avait vu juste, le projet de Maggie pouvait les remettre financièrement à flot en quelques mois, transformer la perte de la valeur de la livre sterling en simple anecdote et effacer le spectre du retour au pays la queue entre les jambes. Andrew restaura en deux semaines la serre du fond du jardin rongée par la rouille et les tempêtes, aménagea une partie de la cave en labo, dénicha une Dacia Logan pick-up d'occasion à moins de quatre mille euros, créa sa micro entreprise en quelques clics, édita lui-même ses cartes de visite de jardinier-paysagiste et s'abonna au Télégramme et à Ouest France.
De son côté, Maggie profita de la période estivale pour bouturer ses rosiers, hortensias et autres géraniums et étoffer son savoir vert en prévision de leur nouvelle vie professionnelle. Lecteur assidu des avis de décès, son époux choisissait de son côté avec soin les engrais naturels nécessaires à la réussite de leur affaire familiale.
Sans jamais malmener les corps ensevelis qu'il manipulait le soir même des obsèques pour en prélever quelques membres finement découpés, il avait acquis rapidement un étonnant tour de main dans l'art d'ouvrir et de refermer les cercueils avec soin. Vêtu de noir et porteur d'un masque en cellulose imprégné d'huile de camphre pour éloigner l'odeur de la mort, il se faufilait tel un chat entre les tombes des cimetières ruraux trois ou quatre nuits par semaine. Une fois sa glacière pro à roulettes de 110 litres remplie, il redisposait à l'identique les fleurs, plaques et couronnes du cher disparu sans jamais omettre de se signer avant de quitter les lieux.
Un travail de nuit qui avait contraint le couple à modifier ses rythmes de vie, notamment le repas du soir, décalé en souper au milieu de la nuit après le retour, la douche et le whisky du maître de cérémonie. Entreposés dans le congélateur du garage pour quelques heures, les chairs et ossements passaient dès le lendemain midi à la moulinette d'un broyeur déchiqueteur haut de gamme avant d'être mélangés à du blood de bœuf, d'agneau ou de porc frais clandestinement récupéré dans les coulisses de l'abattoir voisin contre quelques billets. Pour empêcher le sang de coaguler, Margaret y ajoutait un litre de vin rouge et mettait le tout au frais en attendant la phase de fabrication du compost assurée par Andrew.
Au bout d'un an, la renommée des créations florales de son mari sous forme de bacs, talus, haies et jardinières et celle de la qualité d'accueil et d'environnement du gîte étaient telles que les chambres et carnets de commande affichaient complet. Fleuron du tourisme vert, le jardin et ses massifs fleuris faisaient l'admiration des touristes du monde entier, le ph acide du sol étant largement compensé par les talents de Maggie, qui, coquette, refusait de livrer ses secrets.
Ni les journalistes de la presse écrite, ni les chroniqueurs radio, ni les présentateurs télé, de « Silence ça pousse » au « Jardin préféré des Français », n'obtinrent jamais le moindre renseignement sur le pourquoi de ce jardin extraordinaire. L'anglaise aux doigts verts posait régulièrement devant des explosions de magnolias, de bruyères, de campanules et de cassiopes aux couleurs rares.
La curiosité de Laurent Moreau, nez chez un parfumeur de Grasse, fut aiguisée par ce tapage médiatique. Bien décidé à élucider le mystère en vue d'éventuellement passer un marché pour enrichir la gamme des fragrances de la prestigieuse maison, il réserva chez les Taylor une chambre, sans rien confier des raisons de sa présence.
Accueilli en ami sur le perron par un couple de setters anglais frétillants, il fit en soirée le tour de la propriété avec pour guides Maggie et Andrew. Les sens en éveil, il fut visuellement émerveillé, mais ressentit assez vite une étrange impression d'usurpation, les notes florales des fleurs et des boutons, superbes, masquant des senteurs plus lourdes difficiles à identifier. Un mélange animal fait de cuir, d'onguents mystérieux et de terre mêlés, qui lui rappela les senteurs fugaces échappées à l'ouverture d'un sarcophage égyptien alors qu'il accompagnait une équipe de chercheurs dans la Vallée du Nil.
Avec, en arrière-plan, comme une odeur de sang.

PRIX

Image de 2018

Thème

Image de Très très court
733

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Felix Culpa
Felix Culpa · il y a
Une histoire qui nous met au parfum tout de suite, bien écrite et très originale !
Image de jc jr
jc jr · il y a
So British ! Où avez-vous trouvé cette idée aussi originale que macabre, sur fond de Brexit ? Une fin peut-être un peu rapide sur le nez de ce parfumeur. Quand l'histoire est prenante, on en redemande toujours un peu plus. Viendriez-vous voir " l'essentiel "...
Image de Yoann Bruyères
Yoann Bruyères · il y a
C'est bien écrit et bien mené, dans une ambiance particulière et un scénario original. J'ai bien aimé la fin, qui laisse planer le mystère.
Image de Soizig
Soizig · il y a
Merci, Yoann. A tout bientôt...
Image de Potter
Potter · il y a
Bravo, ma voix pour ce texte remarquable félicitations !!
N'hésite pas à venir m'encourager pour mon dessin finaliste !!!!!! ( Poudlard )

Image de Soizig
Soizig · il y a
Merci, Potter. J'ai aimé ton Poudlard. A voté !

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

Née en RPC, République populaire de Chine, j’ai très vite quitté l’usine qui tournait à plein régime pour un voyage en bateau à faire froid dans le dos. Dans mon caisson métallique, ...

Du même thème