A contre-courant

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« Attention ! Mais ça ne va pas de te pencher comme ça au-dessus du pont ! C’est l’Orne, il a plu... Regarde un peu le débit ! » Autant que je me souviennes, ma mère m’a toujours éloignée des cours d’eau et de toutes surfaces aquatiques. Si c’était un ruisseau en forêt, avec seulement quelques centimètres de profondeur ; il fallait que je m’éloigne... Les cailloux pouvaient être glissants, il y avait de la mousse... Si c’était une mare, les bords étaient incertains, dangereux, vaseux...

Avant mes dix ans, on n’habitait pas très loin de la mer et les promenades dominicales nous poussaient souvent vers les plages du Débarquement. Je la sentais se crisper à chaque fois que je tentais de faire quelques ricochets et que mes bottes en caoutchouc se faisaient lécher par l’écume des vagues froides de Normandie.

Durant cette période, je ne sais pas comment ma mère a réussi à me faire manquer tous les cours de natation de l’école, mais elle a réussi. J’ai un vague souvenir de mes camarades qui rentraient de cet exercice, les cheveux en broussailles et humides, le teint décapé par le chlore... Assez curieusement, je ne me suis jamais vraiment interrogée sur ma propre absence... tout allait de soi, ni mes instituteurs, ni les autres élèves ne posaient de questions.
Puis nous avons déménagé à Paris. La Seine était partout... du moins dans ses cauchemars et ses multiples recommandations. Pour aller au collège, ma mère avait imaginé un parcours sur mesures : je n’approchais aucune étendue d’eau. Pourtant, longer le canal Saint-Martin m’aurait écourté le trajet. J’étais très docile et si ma mère ne voulait pas que j’emprunte ce chemin, j’en déduisais naturellement qu’il y avait une bonne raison à cette règle.

Je n’avais pas un naturel curieux et j’avais la chance de n’inspirer aucune curiosité non plus. On me demandait mon nom, mon prénom, parfois mon âge, mais jamais d’où je venais, si j’avais des frères, des sœurs, ce que faisaient mes parents... et cet anonymat relatif me convenait.
Je n’avais pas de meilleur(e) ami(e), je ne me confiais à personne, je n’avais pas de journal intime et avançais dans la vie sans qu’aucune aspérité ne me fasse vaciller. J’ai traversé le début de mon adolescence sans m’en rendre compte, sans heurts, sans cris, sans pleurs. Je devinais vaguement que tout n’était pas aussi fluide dans la vie des autres jeunes, mais comme leurs agitations me dérangeaient un peu, je faisais en sorte de ne pas trop écouter. Néanmoins, à ce moment de ma vie, le sentiment confus et éphémère que je ne vivais pas tout à fait comme mes semblables m’a traversée.
Lorsque je suis entrée au lycée, nous avions encore changé de ville, cette fois, nous nous sommes retrouvés à Tours. Ma mère a réitéré ses bons conseils au sujet du fleuve qui traversait la ville : la Loire. J’ai pourtant pu la voir, lorsque le bus qui m’emmenait en classe la traversait. Cette situation n’a pas duré longtemps : nous avons déménagé sur l’autre rive et je n’ai alors plus eu à traverser le fleuve pour me rendre au lycée ; ma mère a semblé soulagée et ça m’a fait plaisir de pouvoir la quitter chaque matin en la voyant sourire.

J’ai eu le bac sans difficultés et je suis partie à Toulouse poursuivre mes études. Ma mère m’a accompagnée, c’est elle qui m’a trouvé un appartement sur la rive gauche. C’était assez pratique pour aller à la fac du Mirail, métro direct, ça rassurait ma mère.

J’ai passé mes années fac de la même manière que mes années collège et lycée, sans contraste, sans faits marquants. J’ai réussi mes examens sans gloire, mais sans difficultés non plus. J’ai tout validé sans avoir besoin d’aller au rattrapage, ma mère semblait assez satisfaite de ma réussite, mais comme elle ne m’a jamais félicitée, je ne sais pas vraiment si j’en avais fait suffisamment.

Je n’ai pas eu davantage d’ami(e)s à l’université que je n’en avais eu les années précédentes, sauf peut-être ce garçon, toujours prêt à me conseiller. Il semblait avoir à cœur que je ne prenne aucun risque, un peu comme le faisait ma mère d’ailleurs. Une douce protection, un cocon de tranquillité. Lui aussi me suggérait des endroits où aller, ceux où il ne fallait mieux pas que j’aille.

J’ai commencé un master en octobre, à Toulouse toujours, parce que c’était une suite logique et que mon nouveau mentor semblait trouver que c’était bon pour moi. Je travaillais et j’obtenais de bon résultats. Il était toujours là, à côté de moi, pour me guider. Un soir, il m’a emmenée vers le quartier des Chalets que je ne connaissais pas. C’était rive droite, de l’autre côté de la Garonne, je ne m’y étais jamais aventurée. Pour la première fois, alors qu’il m’entraînait avec nonchalance, j’ai désobéi à ma mère... Je me suis approchée de l’eau, à moins d’une dizaine de mètres peut-être. Maman n’aurait pas aimé, elle aurait craint pour moi. Au fond de moi, je l’ai senti et j’ai su que je ne lui dirais rien. Depuis cette sortie-là, pourtant, je reviens au même endroit, tous les soirs de la semaine, je tapine près du canal.
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M BLOT · il y a
Je vous découvre et suis agréablement surpris par cette histoire où le parcours est plutôt très bien écrit et vécu ! Au bord de l'eau ... J'ai écrit un peu aussi au bord de la mer !!
Si cela vous tente de voir en cette période de confinement, histoire de prendre l'air du large finalement !!
;) merci encore et bonne continuation Camille
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-bord-du-trou-du-diable

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Bertrand Môgendre · il y a
Avec un air de nostalgie, tu nous promènes entre tes villes d'adoption et tes proches, le tout sans heurts ni bousculade.
Merci pour le partage Camille Fournery.

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Felix Culpa · il y a
Un très beau moment de vie, une parenthèse littéraire très agréable ! Merci pour cette belle lecture.
Je vous invite à découvrir : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-legende-des-etoiles

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