À cheval !

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En compétition

J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Été 2020

L’heure avait sonné de préparer les vacances quand il jeta son dévolu sur un stage d’équitation.
En feuilletant la brochure j’avais répondu oui comme j’aurais pu dire non, mon esprit embué incapable d’échafauder un quelconque projet. Nous irions en Bretagne, au moins l’air iodé serait bénéfique à nos bronches.
J’avais acheté une bombe bleu marine assortie à un vieux jogging qui ferait l’affaire. Il avait investi dans la panoplie complète du compétiteur équestre, bottes de cuir et culotte bouffante. Je ne pus réprimer un sourire qui l’agaça.
Notre groupe comptait une dizaine de stagiaires plus ou moins débutants. Pour ma part je n’étais jamais monté que sur un cheval de bois, au beau milieu d’un parc d’attractions.
Dès le premier jour l’étrier me sembla très haut et je m’esquintai le dos à me hisser sur une selle inhospitalière. Le tour du manège, au pas, se déroula, régulier et monotone, une sorte de noria inutile, je m’ennuyais déjà.
Le dîner à l’hôtel fut terne et le soir je frictionnai mes lombes avec une pommade empestant le menthol, indispensable si je voulais remonter sur la bête. La relation entre elle et moi avait mal débuté. Le cheval sentait ma peur, il refusait que je le bouchonne, frappant le sol de ses pattes arrière, me fixait de son gros œil noir en me collant aux parois du box. Enfin, il soulagea ses intestins sur mes tennis blancs. Il fallut placer le mors et, menacée par les longues dents fichées dans les gencives irritées de mon cheval, je dus faire appel au moniteur. Un fou rire nerveux me secoua à l’évocation de ma belle-mère, la denture d’Éclair me faisait penser à celle de la vieille femme. Mon compagnon avançait, loin devant, paré pour une course d’obstacles aux oxers bariolés, sous les vivats d’un public en liesse.
Nous devions intégrer les rudiments du trot, mais on nous proposa une balade, une sente longeait la mer, le spectacle valait le détour. Tout le monde semblait ravi, il faisait beau et l’air était doux. La panique s’empara de moi à l’idée de quitter l’enclos protecteur, mais je suivis la troupe. Sur le chemin, Éclair broutait les herbes folles et je devais épouser le mouvement descendant de sa nuque pour ne pas basculer à terre. Du sentier à la mer, je mesurais une déclivité comparable à une falaise et je m’imaginais cul par-dessus tête, gisant les bras en croix sur les rochers acérés ou encore emportée par les quarantièmes rugissants. Je n’avais plus la notion du temps ni celle de l’espace.
On finit par rentrer au haras, la journée n’était pas terminée. Il fallait nourrir et abreuver quand je mourais de soif, bouchonner encore alors que je rêvais d’une douche brûlante pour apaiser mes courbatures, changer la paille du box, j’étais éreintée, seule.
À l’hôtel, incapable de desserrer les dents, l’impression d’endurer la torture du mors, je décomptais les jours avant la fin du calvaire. Lui ne s’était jamais senti si vivant, me dit-il, commandant une nouvelle douzaine d’huîtres arrosées de Muscadet.
Chaque matin je me levais malgré tout. Il en allait de ma fierté ou bien avais-je encore foi en notre union. L’illusion de rebâtir une vie en amassant les miettes tombées dans le fossé de nos silences.
J’appris à trotter vaille que vaille, ballottée comme un sac de son, les fesses en feu et le moral en berne, difficile de faire bonne figure quand l’ambiance est à la joie, les amitiés naissantes chez des vacanciers assoiffés de détente et de rires. Cette victoire aurait suffi à mon ambition, mais ils piaffaient tous d’impatience, pressés de s’initier au galop, l’apothéose du stage, le clou qui leur permettrait de briller en société de retour à la ville.
Nous nous tenions droits sur nos montures, en cercle à l’intérieur du manège, je tentais de réprimer les incartades du fougueux Éclair. Le moniteur, on l’appelait maître, me fit sortir du cercle. Ce n’était pas un jeu, ni ronde enfantine ni chandelle, lorsqu’un mouchoir est jeté dans le dos d’un autre.
D’une voix sèche, il m’intima l’ordre de rester au milieu de l’arène, sur la sellette parmi des juges mi-gênés mi-goguenards, bientôt clouée au pilori de la honte. Le maître avait oublié mon prénom, l’eût-il jamais su –Toi là-bas en bleu, reste au centre et regarde ce que font les autres.
Je ne vis rien des hanches qui devaient se positionner en avant, des croupes comme ci et des cuisses maintenues comme ça, la bonne hauteur des rênes et l’angle de la cheville. Je ne sentis pas le parfum acide de l’excitation qui s’était emparée de tous. Les tourbillons de sable me frôlaient à peine. La chaleur du soleil au zénith sur le toit de tôle m’était étrangère, j’étais glacée.
Je n’apercevais que le sourire de l’homme que j’avais aimé, le rictus de contentement qu’il s’adressait, il ne me voyait pas. Les cavaliers tournoyaient comme une toupie affolée, ma tête tanguait et j’avais envie de vomir. Vomir ce séjour, tous les chevaux de la terre, les maîtres de manège arrogants. Vomir mon couple qui ne valait pas mieux que la paille souillée que je devais changer tous les matins.
Je descendis de cheval avant que ne cesse leur farandole échevelée, j’osai fendre l’orbe parfait. Le ciel était avec moi, ma sortie fut digne et mon honneur sauf. J’abandonnai ma monture sans encombre. Éclair ne rua pas, c’était finalement une bonne bête.
Avant de quitter l’hôtel, je déposai ma bombe bleu marine au pied du lit. On dit que ce geste porte malheur à celui qui entre dans la pièce.

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Fredo la douleur · il y a
Ce texte...de la (Bombe) ! Certes, en matière de compagnon, votre personnage a misé sur le mauvais cheval mais au final, saura néanmoins se remettre en selle ^^
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Joan · il y a
Des vacances qui n'ont pas resoudé le couple… Bonne chute à l'histoire.
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Amandine B. · il y a
Je ne suis jamais montée à cheval mais on a aucune peine à imaginer son calvaire. Et puis l'humiliation a la fin ? Il est où son mari a ce moment pour lui faire ce cadeau qu'elle lui a fait de le suivre... je crois que je serais aussi amère et épuisée qu'elle...
Bravo !

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Chantal Sourire · il y a
Merci, Amandine, de si bien comprendre mon personnage !
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Cerise R. · il y a
La narratrice m’a fait vivre son calvaire et j’ai eu envie de lui dire de se mettre un coup de fouet bien placé (puisqu’elle est équipée) et de fuir loin, de laisser maître et mari à leur manège ! Bref, j’y étais tant le récit est bien construit, la plume galopante. Bravo ! Et merci (en revanche mes fesses ne te remercient pas o)
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Chantal Sourire · il y a
Merci Cerise, et bonne santé !...
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jusyfa *** Julien · il y a
Un plaisir de lecture, bravo Chantal !
Julien.

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Daniel Glacis · il y a
Un récit au petit trot, Chantal, qui tangue entre douleur et découragement... Belle soirée à toi ! Daniel.
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Daniel !
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Jo Kummer · il y a
Jo mauvais cavalier , mais lecteur assidu félicite Chantal!
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Jo, pour vos commentaires pleins d'humour...!
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Mica Deau · il y a
Grand style, bravo !
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Laurent courdavault · il y a
On endure ces épreuves avec le narrateur et on ressent très fort la délivrance finale, à tous les niveaux. Bravo
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Laurent !
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Rtt · il y a
Vous écrivez magnifiquement,

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