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À celui qui n’ose pas

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Aurianne Baclet

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Toi,
Pourquoi es-tu à mes côtés à me regarder ? Est-ce volontaire de ta part ces regards discrets, cherches-tu à me dire quelque chose ? Ce n’est pas la première fois que je te remarque figure-toi. Tu es d’une couleur si belle qu’elle attire mon attention. À qui ai-je l’honneur ? Depuis le temps qu’on se croise maintenant on pourrait s’échanger nos noms ne trouves-tu pas ? Ou ne serait-ce qu’un mot ! Oui toi, tu lèves la tête, c’est bien à toi que je parle. Par ton silence et ta présence tu es devenu mon voyageur préféré. Je t’imagine d’une nature délicieuse bien que tu te refuses à me parler. J’aimerais que tu sois tantôt le conducteur de ma vie, tantôt l’ami aventurier qui me suit. Le soir, tu me bercerais d'histoires et de rêves que jamais je n'oublierai. Ça me fait bizarre de te parler en évitant ton regard. C’est comme si tes yeux avaient le pouvoir de liquéfier mes pensées. Alors je mets en place une stratégie mentale. Tu es avec moi, dans les mots de mon esprit, et j'espère que par je ne sais quelle magie télépathique ils te parviendront... Ah comme je voudrais que notre portion de route ensemble soit plus longue ! Je déteste ce sentiment de déchirure dans le cœur que ton départ provoque. Quand tu descends avant moi, que tu ne te retournes pas et que tu m’abandonnes pour la rejoindre elle, cette station Denfert qui porte bien son nom, tu n’imagines pas comment tu me rends jalouse. Je fais un effort considérable pour ne pas rentrer dans ta mise en scène et parviens au mieux à maintenir mon air imperturbable quand tu quittes la rame. Non mais, faut pas jouer à l’indifférent avec moi, je suis aussi fière que joueuse ! Mais mon corps n'obéit pas toujours à mon esprit et sait comment s'y prendre pour causer de la peine : la gorge se serre, les yeux remuent comme des clignotants, la tête lourde agite sa douleur et le ventre se noue de crampes bien senties, bref : un chaos remarquable. Du coup je me dis que je suis grillée c’est sûr, et active d’urgence le plan PA, « Positive Attitude ». Je me mets alors à reconsidérer ton départ comme la fin de ma souffrance quotidienne et en même temps mon bonheur de t’avoir eu quelques minutes à mes côtés. Tu vois, je suis une nana très positive, dommage que tu ne me connaisses pas. En même temps j’ai bien saisi ton style : ne pas aller trop vite, prendre ton temps, tester mon endurance. Mais tu me rends tellement impatiente ! Ah c’est fou le chamboulement que tu me crées... Chamboulateur ! J’observe les points lumineux au tableau de bord : il reste encore un peu de chemin et je ne compte pas détourner mes pensées de toi. Oui, toi. Arrête de me charmer en me fixant par intervalle trop longs pour être anodins si par la suite tu n’engages rien ! Et même si tu fais tout ceci inconsciemment, je m’en fiche, je m’imagine ce qu’il me plait, ok. Néanmoins, je te serai reconnaissante pour mon équilibre mental, de bien vouloir retirer ce genou trop près du mien. Enfin, je le trouve à la fois pas assez près pour établir un vrai contact et à la fois suffisamment près pour faire croître chez moi de folles pensées. Tu la sens cette connexion chimico-électrique entre nous ? Mais non ! Qu’est-ce que tu fais ? Pourquoi te lèves-tu déjà ? Ce n’est pas ta station d’habitude ! J’ai été trop loin, tu as lu dans ma tête ? Désolée mille fois, reviens s’il te plaît...

Voilà, aujourd’hui j’ai mis à l’essai ma première tactique d’approche qui s’est soldé par un échec. Je maudis son téléphone dans lequel elle ne sait que plonger la tête. Quand par miracle elle relève les yeux, ils m’accrochent tellement que je me sens nu et ne désire plus qu’échapper à sa vue. J’ai d’ailleurs fait exprès de changer de rame pour voir si elle me suivrait du regard... résultat, c’est comme si elle n’avait même pas remarqué mon absence ! Pourtant nous étions si proches, je sentais presque sa chaleur lorsque nos genoux se faisaient face. Cette fille a sûrement déjà un mec, elle en a rien à faire de moi. Si seulement je savais où elle allait, je pourrais l’attendre sans en donner l’air et descendre en même temps qu’elle au prochain arrêt... Plus facile à dire qu’à faire ! De toute façon je n’ai pas le temps pour une quelconque histoire. Je suis content de la voir, et même si elle ne me calcule pas, je lui réserve une petite place à côté de moi, dans mes rêveries.

Ah je suis bien fatiguée de tous ces liens qui ne se tissent plus. Si je pouvais parler aux gens, je leur apprendrais que la distance et le temps sont des contraintes ridicules au vu de l'importance qu’ils peuvent avoir pour autrui. C'est tout le problème du monde actuel : on n’accorde pas assez de temps aux gens qu’on aime. Et paradoxalement, plus on a de gadgets de communication avec une personne, moins on a d'interactions humaines avec elle. Ah si je pouvais parler à ces deux là et à tous ceux qui cachent leurs pensées, je me sentirais honorée d’une grande utilité ! Par cette seule interaction je ne serai plus une simple rame par laquelle les gens transportent leurs secrets mais un grand jardin dans lequel fleurissent les projets.

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Laurent Martin · il y a
Dans le style des rencontres sentimentales semi-fortuites, cette nouvelle me fait penser au film 'Clara et moi' qui en serait la suite positive ;-)
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Arlo · il y a
Très belle découverte au détour du RER;
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Berndtdasbrot · il y a
J'ai bien aimé cette histoire vu sous des angles différents. Où chacun se rate finalement, faute d'oser. Un peu moins convaincu par la vision de la rame (pas facile quand même d’imaginer la rame penser ; )..mais c'est bien essayé et c'est le principal, d'oser :)
Berndt

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Aurianne Baclet · il y a
Oui d’accord avec vous, la fin ne me satisfait pas pleinement. Je suis davantage une lectrice =)
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Berndtdasbrot · il y a
Oh ben faut pas dire ça! C'est bien écrit ! c'est juste mon avis...
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Abi Allano · il y a
Quel dommage que ces deux là n'osent pas!! Un agréable moment de lecture. Bravo!
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Catherine Ackermann · il y a
Bravo à vous pour ce texte à trois voix...Je vous offre les miennes et je vous invite à rencontrer mon inconnue du RER...
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Keith Simmonds · il y a
Une belle leçon bien composée ! Mes votes ! Mon œuvre, “De l’autre côté de notre monde”, est en Finale pour la Matinale en cavale 2017. Une invitation à le lire et le soutenir si le cœur vous en dit ! Merci d’avance !
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/de-l-autre-cote-de-notre-monde

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F. Gouelan · il y a
Penser n'est pas agir.
Il s'en passe des scénarios le temps d'une pensée. Peu aboutissent faute de volonté, par peur, manque de confiance.

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Aurianne Baclet · il y a
Il faudrait inventer la télépathie !
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Elena Hristova · il y a
j'aime bien l'oralité de votre texte et l'adresse directe au lecteur qui insuffle beaucoup de vie à vos paroles
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Muriel Schupak · il y a

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Muriel Vigreux · il y a
Toujours fan de l'auteur
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