À ce stade de la nuit (Séville)

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J’écris avec les pieds. Ils sont la pointe de la pointe de mon bic sur le tapis que la planète couche sous mes semelles chaque jour. Ils sont mon saphir plongé dans le disque du monde. On  [+]

Image de Printemps 2016
À ce stade de la nuit, les enfants sont couchés normalement. Mais c’est juillet et c’est coupe du monde. Demi-finale. À ce stade de la compétition, c’est permission de minuit pour tout le monde, moufflets inclus. La rue toute entière s’éclaire aux lueurs bleutées des tubes cathodiques. Vu du ciel, on doit avoir l’air con d’une nuée de moustiques agglutinée autour d’une lampe à gaz. Dans notre campagne lyonnaise, la télé postillonne la touffeur de Séville en images poisseuses et par instants hachurées. L’antenne est capricieuse mais on est prêts à tout. Nos héros sont en liquettes bleues, chaussettes rouges en tire-bouchon, shorts acryliques blanc. Grand prix de l’Élégance 1982. Les méchants sont en blanc, short noir. Pas beaux. Il y a comme de l’électricité dans l’air.

Cette nuit-là, je vais passer par tous les stades, le cœur sautant à l’élastique. On perd, on gagne, on perd, on gagne... C’est quoi ce match !? Et douze ans, c’est pas un peu jeune pour un infarctus ? Une frappe lointaine part comme un coup de fusil et fracasse le poteau dans un bruit mat qui résonne comme le glas. Ô rage ô désespoir, ô barre transversale ennemie ! Une passe en profondeur invente un espace qui n’existait pas la nano-seconde d’avant, la défense allemande s’ouvre en deux, un soldat bleu lance sa course folle... Brutalement fauché par un frisé à moustache lancé comme un obus. Attentat, civière. À ce stade de la nuit, on ramasse les chicots par paquets de trois dans l’herbe grasse. Angoisse, pleurs. « Il est mort, maman ? » Non, sa main bouge. Ouf. Avec ça, personne n’a suivi la trajectoire molle de ce ballon maudit qui a roulé à quelques centimètres du poteau. Du mauvais côté bien entendu. À ce stade de la nuit, y a de la chance que pour la canaille ! N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?

Le match s’étire, la nuit rallonge. 1-1. Prolongations. Permission de 1 h du mat’ accordée sans même avoir à demander. À ce stade de la nuit, les dés roulent enfin dans le bon sens. Il y a une justice dans ce bas monde. Et des buts ! On en plante un. On en plante deux. Une merveille d’équilibre et un modèle de grinta : arabesque lumineuse et tir tendu trouvent fond du filet adverse pour harmonie totale, et plus si affinités. Émerveillement, Révélation, Épiphanie, Hallelujah ! C’était donc ça ce truc de Dieu ? Fallait le dire tout de suite, j’y serais retourné au caté. De la joie en geysers, on se roule par terre comme des possédés. À ce stade de la nuit, la rue part gentiment en orbite autour du poste. Je me fonds dans le voisin, le copain, le cousin. On saute partout tels des marsupilamis hilares tandis que, sous la pleine lune, Papi danse La Danse des Canards avec le garde-champêtre qui est rond comme une queue de pelle. On est en finale, on est en finale, on est, on est, on est en finale. À ce stade de la nuit, on a un peu oublié qu’il restait vingt minutes à jouer.

Le destin vachard retourne alors sa veste une dernière fois et la massue change de main pour de bon. On en prend un. On en prend deux. Deutschland über Alles et toute cette sorte de choses. 3-3. Pénalties. Nos fiers gladiateurs de tout à l’heure nous font des tirs de moineaux, s’agenouillent comme pour prier la Madone des Causes Perdues. Trop tard. C’est perdu en effet. À ce stade de la nuit, les projecteurs s’éteignent à Séville. Les perdants perdus, pas encore magnifiques ou légendaires, errent torse poil et tête basse dans ce stade de la nuit à la recherche de leur match envolé. À ce stade de la nuit, je comprends deux ou trois choses de la vie qui m’avaient échappées jusqu’alors. 1. Elle peut te reprendre en une seconde ce qu’elle t’avait offert à l’instant. 2. Il arrive que les méchants gagnent à la fin. Ni Walt Disney ni Goldorak m’avaient pas préparé à ça ! 3. C’est pas fini tant que c’est pas fini. Celle-ci infusera plus longtemps car pour l’heure, c’est d’abord la morale heureuse du camp d’en face.

Mais à ce stade de la nuit, notre rue est un trou noir. Les plus petits dorment déjà, les autres se baignent de larmes, assommés, éteints. J’en veux à la terre entière et à Dieu en particulier, pour qui je rameute mon (trop) petit répertoire de gros mots. C’est l’heure où les rêves de gosses s'effilochent. On s’éloigne du poste de télé comme s’il diffusait de la peste bubonique en spray. Les adultes tentent le suicide collectif par absorption massive de tabac. Leurs cigarettes allumées font comme des lucioles dans le noir mais même ça c’est moche. À ce stade de la nuit, la poésie nous quitte et les plus vieux s’enveniment en réchauffant leurs rancœurs d’antan aux liqueurs aigres et pâles des bouteilles sans étiquette. « Maman, c’est quoi un boche ? » C’est la déconfiture absolue. On baille et on se frotte nos yeux rougis comme pour récurer nos rétines salies. Puis on finit par s’en aller. Quoi d’autre ? Personne n’a la force de plier les chaises, ni d’éteindre le poste. À quoi bon ? À ce stade de la nuit, on rangera demain matin.

Allongé dans mon lit, je pleure toutes les larmes de mon corps dans les bouloches de mon pyjama en me demandant si j’ai pas rêvé. Je rembobine le match et le rejoue jusqu’au petit matin, tentant en vain de tordre dans le bon sens quelques trajectoires maudites. Et si cette barre avait été deux centimètres plus haut, ce poteau dix centimètres plus à droite, et si et si si... Je repousse le sommeil jusqu’à tomber d’épuisement. Je m’endors comme un enfant mais me réveillerai demain avec un poil au menton. Je me lève avant tout le monde et sors dans la rue. Les stigmates de la veille sont encore là : les tables en vrac, les bouteilles renversées, les cendriers pleins. Au cœur de ce naufrage, la télé tourne encore. Je l’éteins. Un ballon a passé la nuit dehors, à la belle étoile. À ce stade du petit matin, j’arme mon pied droit et je shoote. C’est bon. On jouera au foot tout l’été.

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