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À bout de course

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Brigitte Prados

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Dans les situations délicates, je préfère prendre mes jambes à mon cou. Aujourd'hui, je m’exécute. Je n’ai jamais couru aussi vite. Pourtant courir, je sais faire. Bon d’habitude, je cavale après les filles. Mais là, c’est la première fois qu’on me court après. Pas par une nana, hélas, je me fais courser par un chat. Oui, oui, vous avez bien lu un CHAT, et pas n’importe lequel. Pote de son nom féroce. Il est fichtrement en colère contre moi, l’animal.
Tandis que le soleil rayonne de tous ses feux - pas le seul à briller - midi sonne au clocher de l’église. Luisant, collant, nauséeux, j’ai un mauvais pressentiment. Je slalome entre les promeneurs, écrase un escargot égaré, évitant un cycliste de justesse. Pote me poursuit à toute berzingue. Beaucoup trop vite à mon goût. Je tricote des pincettes comme jamais. J’ai l’allure d’un cure dent périmé, dans mon costume qui pendouille. J’entends une fanfare au loin. J’accélère, virevolte, esquivant la mâchoire d’un rottweiler. Chaud devant ! Hep hep hep ! Je dérape, me rattrape in extremis à un lampadaire. Bondis comme un ressort, boïng boïng. Tourne à nouveau dare-dare pour semer le félin, mais rien à faire. Il me colle aux basques comme la mouche à la langue de la grenouille. Et maintenant, je fais quoi ? Je pivote, double un bébé dans son landau et m’épargne la canne d’un vieillard. À fond les manettes, je rejoins l’autre trottoir, contourne un précipice à cause des travaux sur la voie publique, zigzaguant entre les platanes décorés de drapeaux tricolores. Des vautours s’envolent tous azimuts, sauf un qui m’observe. En attente de me voir chuter pour dévorer mon cadavre ? Reconnaissons-le, mon arrivée n’a rien de très glorieux. Je stoppe net devant la porte. Pote en fait autant. Bute contre mes jambes, enfonce ses crocs dans ma cheville droite. Aïe ! Ce chat est un véritable chien ! Je rigole jaune et grimace. Sympa la bête, je m’en souviendrai ! Moi qui lui ramène justement ses croquettes préférées. C’est vrai, je lui ai marché sur sa longue queue mais cette cavalcade effrénée était-elle bien nécessaire ? Quel rancunier, ce rouquin ! Il est pourtant si attachant avec ses yeux de cocker mais comment avoir le cœur de l’attacher ? Je sonne prestement. Toque sur le bois de la porte avec fracas. Ô victoire, j’entends la clef tourner. Devant la mine décomposée de Carabistouillette qui ouvre, je redresse légèrement les épaules, le regard fier. Mazette ! Pas longtemps fier, le regard. Carabistouillette décourage son matou d’un double pschitt, et l’affaire pourrait se révéler ainsi bénigne. Ah, mais pas pour moi, je vous le dis ! Je suis révolté, essoufflé, ensanglanté. À croire qu’elle l’a dressé contre moi depuis le début. Je ne connais que des aventures risquées avec ce raminagrobis : morsures, griffures, démangeaisons...
L’œil émerillonné, Carabistouillette pose un baiser sur ma joue en me traitant de « Azimuté, va ! », me frôle de sa robe à volants bleus blancs rouges, claque la porte, une valise à la main, et s’arrache à la vitesse de l’éclair.
- Eh ben ! Merci pour ta non-assistance à personne en danger, je crie, le sourire carnassier vers la sortie.
La cheville suintante, je m’éponge le front et me laisse choir sur une chaise. Les coudes sur les genoux, je me tiens penché en avant, soupire et constate le désastre.
- On devrait appeler les pompiers, dis-je un peu pa pa pâlichon à la mouche qui s’écrase sur la vitre.
J’ai un haut-le-cœur et me sens défaillir. J’ai froid.
Le téléphone sonne. Ce n’est vraiment pas le moment !
- Allô ?
Bip bip bip.
Je raccroche dans l’éloignement du vrombissement de la voiture de Carabistouillette, dont les pneus crissent sur le macadam. Ce n’est pas machiavélique, ça ? Je la fais fuir, et c’est bien la seule ! Mon cœur cogne à tout rompre...
En deux temps trois mouvements, j’attrape la bouteille de champagne laissée sur la table. Le bouchon résiste, scrogneugneu, je le malmène, et il fuse vers le lustre. Le pschitt asperge la nappe où l’encre dégoulinante d’un post-it laisse deviner : « À Dieu ! » Sceptique, j’engloutis du courage en bulles pendant que Pote traverse la pièce en trottinant. Allergique au poil de chat, atchoum, j’éclabousse le parquet flottant, et me noie dans mon désarroi. Alors je porte un toast solitaire, pensant à Carabistouillette qui participe au défilé.
Bon, d’accord, le 14 juillet est la fête de la liberté retrouvée... J’aurais dû m’en douter.

PRIX

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michel jarrié · il y a
Lire le texte à 40° est chose risquée. Souhaitons que le 14 Juillet sera plus clément et qu'il y aura beaucoup de vaillants pour me représenter.
Je veille votre site en espérant que des nouvelles jailliront.

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RAC · il y a
Sympa cette poursuite, j'ai couru avec vous ! Peut-être aimerez-vous mon chat et mon cheval ? A bientôt...chez vous ou chez moi...
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Utilisateur désactivé · il y a
Très bien inspiré ! Une oeuvre bien captivante ! Vous y êtes allé avec beaucoup de subtilité et de délicatesse ! Bravoo ! J'aime naturellement
Si l'envie vous prend je vous invite à découvrir mon oeuvre en compétition, catégorie des nouvelles, "Jeunes écritures".
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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Fabregas Agblemagnon · il y a
j'ai aimé ,surtout le fil de narration. je vous invite ici à me soutenir si vous vouliez bien (https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/amour-impossible-12)
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Marie-Françoise · il y a
cette course m'a épuisée, mais j'ai passé un tbon moment je vote bien sûr. Je vs invite sur mes deux textes
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Thara · il y a
Je suis essoufflée d'avoir traversé les rues avec ce slalomeur expérimenté qui se fait courser par un matou en grande forme...
+ 5 voix !

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Marie Guzman · il y a
Ça dépote ! Toutes mes voix
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Marsile Rincedalle · il y a
Votre vroumitude m'impressionne !
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Dolotarasse · il y a
Quelle course ! Allez tchin tchin...
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Brigitte Prados · il y a
À la tienne, Dolo ! Je te remercie pour ta visite toujours appréciée. Agréable journée !
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M. Iraje · il y a
Une course effrénée et palpitante !
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Brigitte Prados · il y a
... essoufflé à l'arrivée !! Merci Miraje pour votre venue. Passez une journée plus douce... :-)
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