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Achiganss est un anagrame. Et le nom du Black Bass en langue ojibwé : At-chi-gane. Celui qui se bat. Je me bat. Je lutte. Par l'écriture. L'âme humaine se nourrit d'expériences extraordinaires  [+]

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Mon excitation est à son comble. La tête de l'expédition m'a été confiée. Je suis conscient que c'est une aventure périlleuse. J'y ai déjà participé. Mais pas avec cette responsabilité. J'ai tout fait ce printemps pour que cette importante mission me soit attribuée. Nous devrons, dans quelques semaines, quitter notre camp d'été, traverser les grandes plaines dans lesquelles nous nous sommes préparés puis dépasser la plus importante chaîne de montagnes du globe pour enfin atteindre, quelques milliers de kilomètres plus tard, notre base d'hiver.
Je sais que je suis prêt. Avec Terry, nous avons réalisé, trois mois durant, le plus intense entraînement possible : Vols de formation, décrochages, vols rapprochés, brusques changements de direction afin de pouvoir pallier à toutes situations. On me dit vif, agile et puissant en vol. Là-haut, je suis le plus adroit, c'est mon domaine. Je sais lire les vents, remarquer les courants porteurs mais aussi déjouer les plus traîtres. Terry, lui, est le meilleur guide que je connaisse. Il sait se fier à son instinct le plus intime, pour trouver au plus profond de son être, la voie la plus efficace. Il sait reconnaître longtemps à l'avance les passes difficiles et celles qui nous permettront d'économiser l'énergie nécessaire à la réussite. Tous les deux, c'est une véritable symphonie, nous sommes surnommés "les princes des cieux".
Maintenant, l'attente devient insoutenable. L'impatience nous ronge, Terry et moi. Nous savons que la survie des nôtres est liée à leur capacité de rassembler l'énergie nécessaire avant le départ. Mais nous ne pouvons attendre plus longtemps. La météo pourrait se dégrader rapidement et rendre la traversée de la chaîne de montagne encore plus périlleuse.
Depuis quelques jours, les anciens se regroupent et partent en éclaireurs. Ce sont eux qui donneront l'ordre de marche. On sent le départ imminent. Un matin, tous les indices semblent favorables, le reste du groupe est prêt, et les plus fragiles devront suivre malgré tout. Nous ne pouvons plus attendre. La grande aventure se présente devant nous.

Terry et moi, nous prenons la tête. Nous avons le devoir d'affronter les vents, d'ouvrir la route. Le vol de formation s'organise. Derrière nous, les sages, les vieux briscards de la pérégrination sont là, garants du bon ordre du groupe. En queue de troupe on peut aperçevoir les plus vulnérables qui auront besoin de toute notre attention pour réussir la traversée. La tension se lit sur les traits de chacun, nous savons que l'objectif est commun pour la préservation de notre espèce.
Les premières centaines de kilomètres nous permettent de nous organiser, de nous tester. Nous traversons de grandes plaines. La température est chaude et les courants ascendants nous facilitent le vol, nous permettant de nous économiser en vue d'affronter les passages les plus difficiles. J'adapte peu à peu ma respiration, mes muscles se tendent, tout mon être se prépare.
Tout ce que j'ai appris va être mis à contribution. La grande chaîne se dessine au loin, il faut monter en altitude progressivement. La fenêtre métorologique favorable sera courte et nous ne pouvons nous permettre trop d'essais, chacun nous délestant d'une énergie trop nécessaire à la réussite.
A quelques kilomètres au loin, le pic se présente. De ses huit mille mètres, il nous défie, imposant sa puissance. J'ai peur, je suis tendu. Nous devons passer. J'ai appris des anciens que les vents là-haut sont inimaginables, qu'un givre terrible vous fouette le visage. Je sens ma respiration s'accélérer. J'ai l'impression d'étouffer. Je sais que je dois accorder ma physiologie aux conditons drastiques de manque d'oxygène, adapter ma circulation sanguine. J'en suis capable, je m'y suis préparé, mais la trouille m'inhibe. La tension est à son comble.

On a échoué notre premier passage. Le climat s'est dégradé subitement et d'intenses intempéries sont arrivées. Beaucoup d'entre nous ont décroché. Pourtant, à l'avant, on tenait le coup. A plus de huit mille mètres d'altitude, les conditions changent tellement vite. Je ne m'y étais pas préparé. Il faut pourtant passer.
Mon peuple, les oies à tête barrée, détient le record d'altitude de migration. Plus de neuf mille mètres. On sait le faire. Notre survie en dépend.
Pendant ce premier affrontement, une jeune oie attisa ma curiosité, se portant à l'avant, prêt de moi, affrontant les vents avec bravoure. Elle n'était pas sensée être là. De même que pour moi, deux magnifiques raies transversales lui barrent la tête. Elle me plut aussitôt.
La nuit fut terrible. Nous nous sommes rassemblés au creux d'un vallon pour affronter d'un seul bloc la tempête qui sévissait. La glace m'immobilisait et un froid terrible m'étreignait, m'empêchant de me ressourcer pleinement.

Aujourd'hui, une nouvelle fenêtre météo se présente. Une nouvelle traversée est possible. Je dois porter une plus grande attention à la cohérence du groupe. Les courants nous permettent de nous élever à plus de neuf mille mètres d'altitude.
Mais, a nouveau, le temps se dégrade rapidement. La tempête gronde. C'est maintenant une lutte entre la puissance de la montagne et la survie de notre espèce.
Je vois que Terry montre des signes d'épuisement, ainsi que la jeune oie. Elle me suit depuis le début, m'épaulant par sa présence. Terry commence à décrocher complètement cependant je ne peux soutenir deux oies à la fois. Terry me dit de le laisser, qu'il s'en sortira. En me rendant vers la jeune oie, je le vois décrocher. Il part en vrille. Je ne peux me détourner de mon objectif, de mon rôle de phare. Je dois le laisser. Il est perdu.

Nous passons l'enfer, enfin. Le combat fut titanesque, nombreux parmi nous y ont laissé des plumes.

Cette fois ci, nous avons réussi. Mais j'ai perdu un ami. Avec Ellabelle, on continue. Et l'année prochaine on refera la traversée ensemble. La préservation de notre espèce étant notre seul but.
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