90 battements jusqu'à Auber

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J'aime la vibration d'un son, d'une émotion, d'une évocation. Amateur de haikus et de courtes poésies sonores, je mène un projet de roman que j'espère faire aboutir bientôt  [+]

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Je me souviens que les tremblements de la rame neuve provoquaient des petits frottements du col amidonné de ma chemise contre mon cou. Le col était tout raide, comme moi. J’étais coincé dans mon costume trop neuf, me désespérant de tant transpirer. Je bougeais constamment ma tête pour dégager ma peau de cet irritant contact avec le tissu. La rame filait à toute allure vers mon premier rendez-vous, celui qui allait m’ouvrir une carrière professionnelle de quarante ans. Quarante ans dans la même boîte. Quarante ans à parcourir chaque jour cette ligne pour me rendre à mon travail. Ce jour-là, je commençais ma carrière à la RATP, comme les wagons qui me portaient fébrilement vers le cœur de Paris.

Je me souviens comment, au premier arrêt, je sentais les freins neufs et huilés m’enfoncer en douceur dans le skaï matelassé de mon siège. Je me détendais peu à peu, sortant un mouchoir pour enlever les gouttes de sueur qui séchaient sur ma nuque. Au fil de ce premier voyage, au seuil de ma vie d’adulte, je m’emplissais d’une sorte d’exaltation, de participer bientôt à la lente mais impérieuse transformation d’une ville millénaire.

Me voilà aujourd’hui dans cette rame, dans cette journée d’un gris léger, bien loin de la fébrilité de ce premier jour. Cette journée de retraité me réserve son lot de sourires enfantins pour cette visite au musée. Il est à côté de moi, engoncé dans son manteau trop chaud, mais il fait froid, m’a dit sa mère. Il bouge la tête pour se dégager de cette écharpe piquante. Je souris.

— On va ôter cette écharpe, sinon, crois-moi, tu vas être tout en sueur avant la prochaine station.
— Mais Papy, Maman m’a dit de ne pas l’enlever parce que je suis malade.
— On la remettra dehors. Ça ne va pas te protéger des microbes de dégouliner ainsi.

« Châtelet – Les Halles »

Ce nom de station et cette sueur me précipitent soudain quarante ans plus tôt.

« Châtelet – Les Halles ».

A la prochaine station, mon cœur s’est arrêté.
A la prochaine station, mon cœur s’est emballé.
A la prochaine station, mon cœur s’est mis à aimer sans arrêt.

C’est à cette station qu’elle était montée. Elle restait debout tenant la barre du bout de ses doigts gantés. Son manteau blanc piqué de noir, son chignon très haut, lui donnaient un air souverain. D’un mouvement gracieux de la tête, elle avait parcouru du regard toute la rame, jaugeant chaque passager en un instant. Son regard avait dû me consacrer un millième de seconde, sans doute suffisant pour remarquer un jeune blanc bec au col amidonné, dont la transpiration avait repris à l’instant précis où elle était montée.

Il m’avait fallu de nombreux mois pour oser envisager lui adresser la parole, intimidé à chaque fois par son entrée altière, dans des toilettes impeccables, dans des coiffures changeantes, et par ce regard qui enveloppait chaque passager d’une curieuse mais discrète attention. Alors que mon travail m’enthousiasmait un peu plus chaque jour, que mon assurance s’affirmait dans ma vie active de jeune homme, j’attendais chaque matin cette arrivée majestueuse qui me semblait illuminer à chaque fois toute la rame de son regard. Maintes fois, j’ai eu l’impression qu’un coin de ses fines lèvres souriait de mon hyper sudation et qu’elle en comprenait la cause.

Elle descendait chaque jour au prochain arrêt, Auber. Une seule petite station pour oser lui parler, essayer de l’intéresser et de faire surnager de ma sueur, ma tendre personnalité et mon esprit acéré. N'ayant qu'une station à faire, elle ne s’asseyait jamais. Pour lui parler, il fallait que je me tienne debout et qu’elle entre dans le bon wagon. D’autres passagers réguliers avaient sans doute repéré ce fréquent manège : juste avant Châtelet, je quittais mon siège, me plaçais debout face à la porte, la main crispée sur la barre quand la rame s’arrêtait, mon visage tentant de se contenir au moment où elle entrait juste dans le bon wagon, face à moi. Pendant cette courte étape, le temps passait à toute vitesse jusqu’au prochain arrêt, et j’essayais de trouver une façon d’engager la conversation. Pendant des semaines, les mots que j’avais préparés se réfugiaient au dernier moment dans le col rigide de ma chemise. Je me retrouvais interdit, les lèvres humides mais immobiles. Ces dix courtes minutes s’écoulaient dans un goutte-à-goutte salé le long de mon dos. Et je la voyais descendre au prochain arrêt, ne me laissant pour me lamenter qu’un effluve léger et parfumé, que j’inspirais avant de me rasseoir et terminer mon périple transilien, le cœur transi.

Elle avait fini par remarquer mon moite manège, ma piteuse paralysie, mon boiteux béguin. Elle avait fini par s’en amuser, par en jouer, d’un coup d’œil plus paresseux, plus appuyé, plus brillant. Un jour, alors que ma langue cherchait péniblement le chemin de mes lèvres, elle s’était tournée doucement vers moi, consciente que toute brusquerie provoquerait une incontrôlable suée et, tout tranquillement, comme si l’on se connaissait déjà, elle m’avait dit : « Avez-vous senti cette nouvelle odeur de petit pain à Auber ? Une boulangerie souterraine a ouvert. » Toute sa délicatesse était concentrée dans cette phrase pour proposer de faire une pause café à la prochaine station. Elle avait pris soin de me le dire 47 secondes avant le prochain arrêt.

« Auber »

J’avais eu 45 secondes pour articuler une réponse audacieuse lui proposant de goûter tout de suite les petits pains ensemble. Je me souviens parfaitement des 90 battements de cœur qui m’ont accompagné jusqu’au prochain arrêt.

— Papy ?
— Papy ?

« Auber »

— A quoi tu penses, Papy ?
— A Mamie...
— Elle te manque ?

La porte du wagon s’est ouverte, laissant entrer une odeur de viennoiserie.

— Oui.

La rame s’est remise en route, filant sur ses rails aussi lourds que les souvenirs de toutes ces vies transportées.

— Allez, mets ton écharpe, on sort au prochain arrêt.

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Laure Carole · il y a
Un récit touchant, empli de grâce et de délicatesse, qui s'élève au dessus de la foule pressée et des bruits du métro.
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David Rudloff · il y a
Merci pour ces gentils mots.
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Yasmine · il y a
Ecriture élégante, poétique, les émotions à découvert, une belle intériorité en mots...
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Emsie · il y a
Je n'ai pas pu attendre, je suis venue, j'ai lu… et j'ai été conquise ! "Mon moite manège, ma piteuse paralysie, mon boiteux béguin"… Touchée, Monsieur ;-)
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De l'encre sur les doigts · il y a
Bonjour David, très émouvant. J'ai senti le parfum des petits pains. Je reviendrai les sentir de temps en temps.
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David Rudloff · il y a
Bonjour. Avez-vous pu sentir le parfum de mon poème "A la pointe de nos jours" ?
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Dominique Tesson · il y a
très bon texte mes voix et j'ai le plaisir de vous présenter "Correspondances" http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/correspondances-8 qui est en finale. Bonne lecture.
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Denys de Jovilliers · il y a
Une belle histoire. Cette plongée dans les souvenirs du narrateur le rend attachant.
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David Rudloff · il y a
Merci.
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Nualmel · il y a
Beaucoup de rencontres dans les rames dans les textes de ce concours... inévitable ! C'est une très jolie rencontre que vous racontez. Avec un petit parfum nostalgique. J'ai aimé. Joli texte.
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David Rudloff · il y a
Merci. Heureux que cela vous plaise.
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Gecko Bleu · il y a
Très joli et mélancolique
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David Rudloff · il y a
Merci
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Cecile Viriat · il y a
On ne se lasse pas de le relire!
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Edwige · il y a
J'ai beaucoup aimé cette histoire simple, tendre.
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David Rudloff · il y a
Heureux qu'elle vous ait plu.

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